Imaginez un homme de 72 ans, costume impeccable, regard calme, qui ose tenir tête au président le plus imprévisible de l’histoire récente des États-Unis. Jerome Powell n’est pas un politique. Il n’est même pas économiste de formation. Pourtant, depuis plusieurs mois, il incarne l’une des dernières digues institutionnelles face aux assauts répétés contre l’indépendance de la banque centrale américaine.
Dimanche soir, dans une courte vidéo de deux minutes diffusée avec une gravité inhabituelle, il a franchi un cap symbolique. Pour la première fois, il s’est exprimé publiquement et directement pour défendre l’institution qu’il dirige depuis 2018. Un moment rare, presque historique pour celui qui, jusqu’alors, préférait le silence aux polémiques.
Un banquier central sous pression constante
La relation entre Jerome Powell et Donald Trump a toujours été complexe. Nommé à la tête de la Réserve fédérale par le même Trump en 2018, il a rapidement déçu les attentes du locataire de la Maison Blanche. Très vite, les regrets ont remplacé les félicitations. Le président souhaitait un banquier central plus accommodant, prêt à baisser les taux d’intérêt à la demande.
Mais Jerome Powell a choisi une autre voie. Celle de l’indépendance. Celle du mandat légal de la Fed : stabilité des prix et maximum d’emploi. Deux objectifs parfois contradictoires, mais qu’il défend sans concession, même lorsque cela déplaît au pouvoir exécutif.
Une vidéo qui marque un tournant
Le message vidéo diffusé récemment restera sans doute comme l’un des moments les plus forts de son mandat. D’une voix posée mais ferme, il déclare avoir servi la Fed sous quatre administrations différentes, républicaines comme démocrates, toujours avec la même exigence : agir sans peur ni faveur politique.
Il évoque également une procédure engagée contre lui par le ministère de la Justice. Selon ses mots, cette démarche repose sur un prétexte fallacieux. Le véritable motif ? La Fed ne baisse pas les taux d’intérêt aussi vite et aussi fortement que le souhaiterait le président.
J’ai servi la Fed sous quatre gouvernements, républicains et démocrates. À chaque fois, j’ai fait mon devoir sans peur ou faveur politique.
Ces mots résonnent d’autant plus qu’ils viennent d’un homme habituellement discret, qui évitait jusqu’ici toute forme de confrontation publique directe.
Un parcours atypique pour un banquier central
Jerome Powell, surnommé affectueusement « Jay » dans les cercles de Washington, n’a pas suivi le parcours classique des présidents de la Fed. Diplômé en politique, il a construit sa carrière dans le droit et la banque d’affaires avant d’entrer en politique.
Dans les années 1990, il occupe un poste important au département du Trésor sous l’administration républicaine de George H.W. Bush. En 2012, c’est Barack Obama, démocrate, qui le nomme gouverneur de la Fed. Une double reconnaissance bipartisane rare dans le climat politique actuel.
Son profil atypique lui a valu le respect d’une large partie de la classe politique et des économistes. On le décrit souvent comme un homme pragmatique, modéré, capable de dépasser les clivages partisans pour prendre des décisions techniques difficiles.
Les moments de tension les plus marquants
L’été 2025 restera gravé dans les mémoires. Lors d’une visite surprise sur le chantier de rénovation du siège de la Fed à Washington, Donald Trump, casque de chantier sur la tête, évoque les dépassements de budget. Jerome Powell, lunettes sur le nez, le reprend immédiatement sur un point technique.
Ce moment, filmé et largement partagé, a été perçu comme une démonstration d’audace rare face à un président qui n’apprécie guère la contradiction. Une image forte qui symbolise la résistance tranquille mais déterminée de Powell.
Un mandat marqué par des crises économiques majeures
Depuis sa prise de fonction en 2018, Jerome Powell a dû naviguer dans des eaux particulièrement tumultueuses. La guerre commerciale initiée contre la Chine a créé les premières turbulences. Puis la pandémie de Covid-19 a provoqué une crise sans précédent.
La Fed a alors baissé ses taux directeurs à zéro et lancé un programme massif d’achats d’actifs pour soutenir l’économie. Une décision qui a probablement évité une dépression, mais qui a également semé les graines de l’inflation future.
Quand l’inflation s’est emballée, la Réserve fédérale a entamé un cycle de hausses de taux parmi les plus rapides et les plus intenses depuis des décennies. Décision impopulaire, mais jugée nécessaire par une majorité d’observateurs pour ramener l’inflation sous contrôle.
Le retour des tensions avec le retour de Trump
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a ravivé les tensions. Nouveaux droits de douane sur une grande partie des importations, menaces sur les partenaires commerciaux, discours souvent hostiles à l’égard des taux d’intérêt jugés trop élevés… Le climat est redevenu électrique.
Face à la crainte d’un net ralentissement du marché du travail, la Fed a repris un cycle d’assouplissement monétaire à l’automne. Mais les divisions internes au sein du comité de politique monétaire se sont accentuées, reflétant les pressions contradictoires exercées sur l’institution.
Quelle fin de mandat pour Jerome Powell ?
Le mandat de Jerome Powell à la présidence de la Fed s’achève en mai. Techniquement, il reste gouverneur jusqu’en janvier 2028. Il n’a pour l’instant donné aucun indice sur ses intentions futures.
Son départ ouvrirait la voie à une nomination plus alignée sur les vues économiques du président actuel. Son maintien, en revanche, continuerait d’incarner une forme de garde-fou institutionnel, même affaibli.
De nombreux observateurs estiment qu’il restera dans l’histoire comme un président de Fed doté d’une véritable colonne vertébrale. Il a certes consenti quelques concessions – notamment sur la réduction des effectifs de l’institution – mais il a toujours cherché à préserver l’essentiel : l’indépendance opérationnelle de la banque centrale.
Pourquoi l’indépendance de la Fed est-elle si cruciale ?
L’indépendance des banques centrales n’est pas un luxe démocratique. C’est un pilier de la crédibilité économique. Lorsqu’un gouvernement peut forcer la banque centrale à financer ses déficits ou à maintenir artificiellement des taux bas, l’inflation finit généralement par s’emballer.
Les exemples historiques sont nombreux. Les pays où les banques centrales sont politiquement dépendantes connaissent, sur le long terme, une inflation plus élevée et une croissance plus instable.
Aux États-Unis, cette indépendance est inscrite dans la loi depuis la réforme des années 1970. Elle constitue l’un des derniers remparts face à la tentation du financement monétaire des déficits publics, tentation d’autant plus forte dans un contexte de dette publique très élevée.
Un symbole de résistance institutionnelle
Dans un paysage politique américain profondément polarisé, Jerome Powell apparaît aujourd’hui comme l’une des rares figures à incarner une forme de continuité institutionnelle et de résistance aux pressions politiques les plus directes.
Son attitude stoïque, son refus de plier, son langage mesuré mais ferme rappellent que certaines institutions peuvent encore tenir bon face aux vents contraires, même lorsqu’ils soufflent avec la force d’un président charismatique et imprévisible.
Reste à savoir combien de temps cette digue tiendra. Et surtout, ce qu’il adviendra de l’indépendance de la Réserve fédérale lorsque le mandat de Jerome Powell touchera véritablement à sa fin.
Une chose est sûre : le combat pour l’indépendance de la banque centrale américaine est loin d’être terminé. Et Jerome Powell, par sa stature et son attitude, restera très probablement comme l’un des acteurs centraux de cette bataille institutionnelle.









