Imaginez un homme de 78 ans, diabetic, enfermé depuis plus de cinq ans, aujourd’hui assis dans une salle d’audience où se joue peut-être le reste de sa vie. Cet homme, c’est Jimmy Lai, figure emblématique de la résistance pacifique à Hong Kong. Ce lundi matin, les regards du monde entier se sont tournés vers la Haute Cour de la région semi-autonome chinoise.
Après une longue instruction et un verdict retentissant en décembre, les juges ont ouvert les débats sur la peine qui sera infligée à l’ancien magnat des médias. Entre les murs austères du tribunal, les avocats de la défense et l’accusation s’affrontent pendant quatre jours intenses. L’enjeu est colossal : la liberté, la perpétuité, ou un entre-deux qui marquera à jamais l’histoire contemporaine de Hong Kong.
Un verdict déjà historique, une peine encore incertaine
Le parcours judiciaire de Jimmy Lai est loin d’être anodin. Reconnu coupable de trois chefs d’accusation majeurs, il se retrouve au cœur d’une affaire qui cristallise toutes les tensions politiques actuelles dans l’ancienne colonie britannique. Les accusations reposent sur des textes législatifs très controversés, tant locaux qu’imposés par Pékin.
Les trois chefs retenus contre lui sont lourds de conséquences. Un premier concerne la sédition, une infraction héritée de l’époque coloniale. Les deux autres, bien plus récents, tombent sous le coup de la loi sur la sécurité nationale entrée en vigueur en 2020. Cette législation prévoit des peines particulièrement sévères lorsque les faits sont jugés d’une gravité exceptionnelle.
Les accusations détaillées qui pèsent sur Jimmy Lai
La justice hongkongaise reproche à Jimmy Lai d’avoir, par ses écrits, ses prises de position publiques et certains contacts internationaux, cherché à porter atteinte à la sécurité nationale. Selon le jugement de 856 pages rendu en décembre, l’homme d’affaires aurait manifesté depuis de nombreuses années une profonde hostilité envers le pouvoir central chinois.
Les juges ont même écrit que Jimmy Lai nourrissait une rancœur et une haine envers la Chine continentale depuis une grande partie de sa vie adulte. Ils l’accusent également d’avoir eu l’intention de renverser le Parti communiste chinois, une accusation parmi les plus graves qui puissent exister dans le cadre actuel de la loi sur la sécurité nationale.
Pour les deux chefs de collusion avec des forces étrangères, la fourchette de peine prévue va de dix ans d’emprisonnement à la réclusion à perpétuité. Le chef de sédition, lui, est passible de deux années supplémentaires de prison. Cumulées, ces peines théoriques laissent planer l’ombre d’une condamnation à vie.
Le parcours d’un entrepreneur devenu symbole de résistance
Jimmy Lai n’a pas toujours été au centre de l’attention judiciaire. Né en Chine continentale, il arrive à Hong Kong enfant dans des conditions très précaires. Il gravit les échelons jusqu’à devenir un entrepreneur prospère, notamment dans le textile puis dans les médias.
C’est en fondant le journal Apple Daily qu’il entre véritablement dans l’histoire politique de la ville. Le quotidien, connu pour son ton incisif et ses positions très critiques envers Pékin, devient rapidement l’un des derniers bastions d’une presse indépendante et prodémocratie à Hong Kong.
Mais le vent tourne brutalement après les immenses manifestations de 2019. Les autorités chinoises, puis hongkongaises, considèrent progressivement ce type de médias comme une menace directe à la stabilité. En 2021, Apple Daily est contraint de cesser sa publication dans un contexte de pression financière et judiciaire extrême. Plusieurs responsables du journal sont arrêtés, certains plaident coupable dans la même affaire que Jimmy Lai.
Un procès sans jury et dans un isolement prolongé
Depuis son arrestation en 2020, Jimmy Lai est détenu dans des conditions très strictes. Les autorités affirment qu’il est placé à l’isolement à sa propre demande. Ses enfants, eux, décrivent un homme affaibli : perte importante de poids, problèmes dentaires, dégradation visible de son état de santé liée à son diabète.
Le gouvernement hongkongais a toujours réfuté ces allégations, assurant que les soins médicaux prodigués en détention sont adéquats et complets. Cette divergence de versions alimente les soupçons d’une détention particulièrement dure.
Autre particularité du procès : il se déroule sans jury. Depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale, Pékin a autorisé que certains dossiers sensibles soient jugés uniquement par des magistrats spécialement désignés. C’est le cas ici, avec trois juges qui ont déjà rendu le verdict de culpabilité.
Réactions internationales et diplomatie sous tension
La situation de Jimmy Lai dépasse largement les frontières de Hong Kong. Titulaire d’un passeport britannique, il bénéficie d’un soutien appuyé de Londres. La ministre britannique des Affaires étrangères a qualifié les poursuites de motivées par des considérations politiques et a réclamé sa libération immédiate.
« La condamnation de Jimmy Lai sonne comme le glas de la liberté de la presse à Hong Kong. »
Amnesty International, décembre 2025
Outre le Royaume-Uni, d’autres voix se sont élevées, y compris outre-Atlantique. L’ancien président américain Donald Trump avait publiquement appelé son homologue chinois à libérer Jimmy Lai. Ces déclarations, même si elles datent de plusieurs années, continuent d’être évoquées dans les débats sur l’affaire.
Un contexte plus large : la répression sécuritaire à Hong Kong
L’affaire Jimmy Lai ne peut être comprise sans replacer dans le contexte plus large de la sécurité nationale à Hong Kong depuis 2020. Au 1er janvier 2026, les chiffres officiels font état de 385 personnes arrêtées pour des infractions liées à la loi sur la sécurité nationale, dont 175 déjà condamnées.
L’année 2025 a connu une accélération sensible : près de 70 arrestations supplémentaires liées à la sécurité nationale, soit plus du double par rapport à l’année précédente. Ces statistiques témoignent d’une volonté politique de maintenir une pression constante sur tout ce qui peut être perçu comme une menace à l’ordre établi.
- 385 arrestations au total depuis 2020
- 175 condamnations prononcées
- Près de 70 arrestations rien qu’en 2025
Ces chiffres froids cachent des parcours humains souvent brisés : journalistes, militants, enseignants, simples citoyens. Jimmy Lai, par son profil médiatique et son parcours, est devenu malgré lui l’un des visages les plus connus de cette vague répressive.
Que peut-on attendre des quatre jours d’audience ?
Les débats sur la peine devraient permettre à la défense de mettre en avant plusieurs éléments : l’âge avancé de l’accusé, son état de santé, son absence d’antécédents judiciaires violents, le caractère non-violent de ses actions, et surtout le caractère politique de l’affaire selon la vision de nombreux observateurs étrangers.
L’accusation, de son côté, insistera probablement sur la gravité des faits reprochés, l’ampleur supposée du réseau de contacts internationaux, et le danger que représenterait, selon elle, une peine trop clémente dans le contexte actuel.
Une fois les plaidoiries terminées, les trois juges se retireront pour délibérer. La date exacte du prononcé de la peine n’a pas encore été communiquée, mais elle devrait intervenir dans les semaines suivantes. Jimmy Lai conservera bien entendu la possibilité de faire appel.
Vers la fin d’une certaine idée de Hong Kong ?
Quelle que soit l’issue judiciaire, l’affaire Jimmy Lai restera probablement comme l’un des symboles les plus puissants de la transformation profonde que connaît Hong Kong depuis 2019-2020. La ville qui fut longtemps présentée comme un îlot de liberté et de pluralisme en Asie voit son paysage médiatique, politique et judiciaire se métamorphoser à grande vitesse.
Pour les uns, ces évolutions sont nécessaires à la stabilité et à la sécurité. Pour les autres, elles signent la fin d’une époque, celle d’une Hong Kong singulière, cosmopolite, où la critique du pouvoir était encore possible. Entre ces deux visions irréconciliables se joue aujourd’hui le sort d’un homme de 78 ans, mais aussi, d’une certaine manière, celui d’une ville entière.
Les prochains jours, puis les prochaines semaines, seront décisifs. Le verdict final sur la peine de Jimmy Lai ne sera pas seulement une décision judiciaire : il sera aussi, et surtout, un message politique adressé à l’ensemble de la société hongkongaise… et au reste du monde.
À suivre donc, avec une attention particulière, dans les semaines à venir.









