Dans quelques semaines, le Bangladesh va écrire une nouvelle page de son histoire politique. Le 12 février 2026, plus de 170 millions d’habitants sont appelés aux urnes pour élire un nouveau Parlement, dans un contexte où la moindre décision pourrait encore faire basculer le fragile équilibre retrouvé après les violents événements de l’été 2024.
Ce scrutin n’est pas une simple formalité électorale. Il s’agit probablement de l’exercice démocratique le plus scruté de l’année à l’échelle mondiale. Beaucoup y voient une opportunité unique de tourner la page d’un long cycle autoritaire, d’autres craignent au contraire l’ouverture d’une période d’instabilité encore plus profonde.
Un pays en quête de réinvention démocratique
Depuis la chute spectaculaire de Sheikh Hasina en août 2024, le Bangladesh oscille entre espoir et appréhension. Les images des manifestations massives, les violences qui ont fait des centaines de morts, puis l’exil forcé de l’ancienne Première ministre en Inde ont profondément marqué les esprits.
Aujourd’hui, la campagne officielle débute le 22 janvier. Partout dans le pays, les affiches fleurissent, les meetings s’organisent, les discours s’enflamment. Mais derrière cette apparente normalité électorale se cache un paysage politique totalement recomposé.
Muhammad Yunus : l’homme providentiel à la tête de la transition
À 85 ans, le pionnier mondial de la microfinance, prix Nobel de la paix, est revenu d’exil à la demande insistante des manifestants. Muhammad Yunus dirige aujourd’hui un gouvernement provisoire chargé de préparer le pays à des élections considérées comme décisives.
Il répète à qui veut l’entendre qu’il n’a aucune ambition personnelle de pouvoir. Son objectif affiché : mettre en place des réformes profondes avant de rendre la main aux élus du peuple. Beaucoup d’observateurs saluent son intégrité et son aura internationale, mais d’autres s’interrogent sur la capacité réelle d’un homme de cet âge à piloter une transition aussi complexe.
« Nous ne resterons que le temps nécessaire pour garantir des élections libres, justes et inclusives. »
Muhammad Yunus, conseiller en chef
La tâche est immense : réforme de l’administration, de la justice, de la police, refonte du système électoral… Le calendrier est serré et les attentes démesurées.
Le BNP : l’opposition historique devenue favorite
Le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) apparaît aujourd’hui comme le grand favori du scrutin. Longtemps marginalisé et réprimé sous le règne de Sheikh Hasina, le parti semble avoir retrouvé une dynamique exceptionnelle.
La disparition de Khaleda Zia en décembre dernier a constitué un tournant émotionnel fort. Son fils, Tarique Rahman, est rentré au pays après dix-sept années d’exil londonien. Malgré les lourdes condamnations qui pesaient sur lui, il a été accueilli en héros par une partie importante de la population.
Le BNP mise sur un discours de rupture totale avec l’ère Hasina, promettant décentralisation, libéralisation économique et respect des libertés fondamentales. Reste à savoir si cette popularité se traduira réellement en voix le jour du vote.
La résurgence spectaculaire des islamistes
L’un des phénomènes les plus marquants de ces derniers mois est sans conteste le retour en force des mouvements islamistes, et en particulier du Jamaat-e-Islami.
Longtemps traqués, interdits, leurs cadres condamnés à mort ou emprisonnés, ces partis ont retrouvé une visibilité spectaculaire depuis l’été 2024. Les rassemblements organisés par le Jamaat attirent désormais des dizaines de milliers de personnes dans tout le pays.
Le parti dirige une coalition qui intègre notamment le tout nouveau Parti national des citoyens (NCP), largement composé d’anciens étudiants leaders de l’insurrection contre Sheikh Hasina. Cette alliance surprend par sa capacité à conjuguer conservatisme religieux et discours révolutionnaire de la jeunesse.
Parallèlement, les relations intercommunautaires se sont fortement dégradées. Les minorités hindoues et soufies rapportent de nombreuses agressions et discriminations depuis la chute du précédent régime.
La Ligue Awami : un géant blessé mais pas mort
Fondée par le père de Sheikh Hasina, la Ligue Awami reste le plus ancien parti politique du pays. Elle a porté la lutte pour l’indépendance en 1971 et gouverné le Bangladesh pendant quinze années consécutives jusqu’en 2024.
Malgré la suspension officielle de ses activités en mai dernier, le parti conserve encore un socle militant important, notamment dans certaines régions rurales et parmi les fonctionnaires. Sheikh Hasina, condamnée à mort par contumace, continue depuis son exil indien de dénoncer un processus électoral qu’elle juge illégitime sans la participation de son parti.
« Organiser des élections en excluant le plus grand parti du pays, c’est semer les graines d’une nouvelle fracture nationale. »
Sheikh Hasina, depuis son exil
La question de la participation ou non de la Ligue Awami (sous une forme ou une autre) constitue l’un des principaux points de tension à l’approche du scrutin.
L’armée : l’ombre qui plane toujours
Dans un pays qui a connu de nombreux coups d’État militaires depuis son indépendance, l’institution armée conserve une influence déterminante. Son refus d’utiliser la force contre les manifestants en août 2024 a été l’élément décisif qui a précipité la chute de Sheikh Hasina.
Le général Waker Uz-Zaman, chef d’état-major à l’époque, avait publiquement annoncé que l’armée n’interviendrait pas contre le peuple. Cette prise de position a ouvert la voie à la mise en place du gouvernement provisoire actuel.
Aujourd’hui encore, la question du rôle futur de l’armée dans la vie politique du pays reste entière. Beaucoup craignent une nouvelle intervention si les résultats électoraux ne plaisaient pas aux généraux.
Un repositionnement géopolitique majeur
La chute de Sheikh Hasina a provoqué un séisme diplomatique majeur dans la région. Les relations avec l’Inde, principal soutien de l’ancienne Première ministre, se sont considérablement détériorées.
À l’inverse, Muhammad Yunus a effectué son premier déplacement officiel à Pékin et a multiplié les gestes de rapprochement avec le Pakistan, ennemi historique de l’Inde. Ces évolutions pourraient redessiner durablement les équilibres régionaux en Asie du Sud.
Les grandes puissances observent donc avec la plus grande attention l’évolution de la situation bangladaise, conscientes qu’un basculement vers l’instabilité dans ce pays densément peuplé aurait des répercussions considérables sur toute la région.
Vers un référendum constitutionnel historique ?
L’un des éléments les plus originaux du processus en cours est la perspective d’un référendum le même jour que les élections législatives. Les principaux partis ont signé en octobre une charte de réformes qui serait soumise à l’approbation populaire.
Ce texte prévoit notamment une refonte profonde des institutions, un renforcement des contre-pouvoirs, une plus grande décentralisation et des garanties renforcées pour les libertés publiques. Son adoption marquerait une rupture nette avec le système politique qui prévalait depuis l’indépendance.
Certains y voient l’opportunité de poser les bases d’une véritable démocratie consensuelle. D’autres redoutent qu’un tel vote, organisé simultanément avec les législatives, ne crée une confusion préjudiciable au bon déroulement du scrutin.
Un avenir incertain pour la plus grande démocratie musulmane
Le Bangladesh se trouve à un carrefour historique. Après quinze années de pouvoir sans partage de Sheikh Hasina, le pays cherche un nouveau modèle politique qui permette à la fois stabilité, développement économique et respect des libertés.
Les défis sont immenses : tensions communautaires, fragilité économique, pressions démographiques, vulnérabilité climatique, montée des extrémismes… Le prochain gouvernement devra faire preuve d’une sagesse et d’une capacité de compromis exceptionnelles.
Dans ce contexte, l’élection du 12 février 2026 ne constitue pas seulement le renouvellement d’une assemblée. Elle représente peut-être la dernière chance pour le Bangladesh d’éviter de retomber dans les cycles de violence et d’autoritarisme qui ont trop longtemps marqué son histoire récente.
Jamais sans doute un scrutin n’aura été aussi déterminant pour l’avenir de ce pays de 170 millions d’habitants qui, depuis son indépendance, cherche encore la formule magique alliant démocratie, développement et justice sociale.
Les semaines qui viennent seront décisives. Les discours vont s’affûter, les alliances se préciser, les tensions monter. Et c’est finalement le verdict des urnes qui dira si le Bangladesh est capable de transformer sa révolution de 2024 en véritable refondation démocratique… ou si les vieux démons du passé vont resurgir.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.









