Imaginez un pays de 170 millions d’habitants où, du jour au lendemain, des mouvements considérés comme extrémistes pendant plus d’une décennie refont surface au grand jour, organisent des meetings géants et se positionnent comme des acteurs majeurs des prochaines élections. C’est exactement ce qui se passe actuellement au Bangladesh, et l’histoire est loin d’être anodine.
Depuis l’été 2024 et la chute spectaculaire de l’ancienne Première ministre, le paysage politique bangladais connaît une mutation profonde. Les islamistes, longtemps traqués, emprisonnés, voire condamnés à mort, profitent aujourd’hui d’une liberté retrouvée pour tenter de peser sur l’avenir du pays. À quelques semaines des législatives prévues le 12 février 2026, la question n’est plus de savoir s’ils seront présents, mais jusqu’où ils pourront aller.
Un retour inespéré après des années d’interdiction
Le symbole le plus frappant de cette résurrection politique reste sans conteste le Jamaat-e-Islami. Ce parti, souvent présenté comme la branche locale des Frères musulmans, a été pendant longtemps l’ennemi numéro un du pouvoir précédent. Accusé de liens avec des groupes armés, de soutien à des attentats et surtout d’avoir collaboré avec l’armée pakistanaise lors de la guerre d’indépendance de 1971, il avait été méthodiquement marginalisé, puis interdit de participer aux élections.
Aujourd’hui, la donne a radicalement changé. Le gouvernement provisoire dirigé par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus a décidé de lever l’interdiction qui pesait sur plusieurs formations islamistes. Conséquence immédiate : le Jamaat-e-Islami et ses alliés se sont engouffrés dans la brèche avec une énergie impressionnante.
Une libération symbolique
Quelques jours seulement après la fuite de l’ex-chef du gouvernement vers l’Inde, plusieurs figures importantes du mouvement islamiste ont été libérées des prisons où elles croupissaient parfois depuis des années. Cette mesure a été perçue par leurs partisans comme une véritable victoire morale.
Les rassemblements qui ont suivi ont pris des allures de revanche. Des milliers de personnes sont descendues dans les rues, brandissant des drapeaux verts, scandant des slogans religieux et réclamant l’application plus stricte des principes islamiques dans la vie publique.
« Le temps de la peur est terminé. Nous sommes de retour et nous voulons contribuer à façonner l’avenir du Bangladesh selon nos valeurs. »
un dirigeant islamiste lors d’un meeting à Dacca
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit qui anime aujourd’hui les militants. Après des années à vivre dans la clandestinité ou sous la menace permanente d’arrestation, ils savourent ce retour en pleine lumière.
Une coalition hétéroclite mais ambitieuse
Le Jamaat-e-Islami n’agit pas seul. Il a noué des alliances avec plusieurs autres formations et mouvements islamistes. Parmi eux, on retrouve notamment des composantes de Hefazat-e-Islam, cette coalition très conservatrice d’écoles religieuses et d’organisations qui avait déjà fait parler d’elle par le passé avec ses grandes manifestations contre les blogs laïques et les artistes jugés blasphématoires.
Cette coalition s’est également rapprochée du tout nouveau Parti national des citoyens (NCP), créé par les leaders étudiants qui avaient organisé la contestation massive ayant provoqué la chute du précédent régime. Ce mariage entre anciens étudiants révolutionnaires et islamistes conservateurs peut paraître surprenant, mais il répond à une logique bien précise : rassembler toutes les forces opposées à l’ancien pouvoir.
Un passé très lourd qui continue de peser
Pour comprendre la méfiance que suscite encore le retour des islamistes, il faut remonter à l’année 1971. Lors de la guerre de libération qui a donné naissance au Bangladesh indépendant, certains membres et sympathisants du Jamaat-e-Islami avaient activement collaboré avec l’armée pakistanaise. Des milices locales avaient été mises en place pour traquer les indépendantistes et les intellectuels favorables à la séparation.
Ces événements, toujours très vivaces dans la mémoire collective, constituent un handicap majeur pour les islamistes. Même si le parti a toujours nié toute responsabilité directe dans les massacres et a tenté de se repositionner comme force politique respectable, le souvenir de ces années noires reste très prégnant.
Les condamnations à mort et les accusations de terrorisme
Pendant les quinze années de pouvoir de l’ancienne Première ministre, plusieurs dizaines de dirigeants islamistes ont été jugés pour crimes de guerre commis en 1971, mais aussi pour des actes de terrorisme plus récents. Certains ont été condamnés à la peine capitale et exécutés.
Le cas le plus médiatisé reste celui du mufti Abdul Hannan, chef de l’antenne locale d’un groupe jihadiste, exécuté en 2017 pour tentative d’assassinat contre l’ambassadeur britannique à Dacca. Ces procès, très controversés, ont été perçus par les islamistes comme des règlements de comptes politiques plutôt que comme une véritable justice.
Des liens présumés avec des groupes internationaux
Les autorités précédentes n’ont jamais cessé d’accuser le Jamaat-e-Islami et ses satellites de maintenir des liens privilégiés avec des organisations terroristes internationales comme Al-Qaïda ou l’État islamique. Si les preuves publiques de ces connexions restent discutables, elles ont largement contribué à justifier la répression menée contre le mouvement pendant de longues années.
Les différentes sensibilités de l’islam politique bangladais
Tous les islamistes bangladais ne se ressemblent pas. On peut distinguer plusieurs courants aux influences et aux objectifs parfois très différents.
L’influence deobandie et les sympathies talibanes
Une grande partie des militants les plus déterminés s’inspire du mouvement Deobandi, né au XIXe siècle dans le nord de l’Inde sous domination britannique. Cette école rigoriste, qui prône un retour aux sources de l’islam, est considérée comme l’idéologie de référence des Talibans afghans.
En septembre 2025, plusieurs dirigeants de Hefazat-e-Islam ont effectué un voyage en Afghanistan où ils ont été reçus par les autorités talibanes. L’un d’eux, le chef du Khilafat-e-Majlish, n’a pas caché son admiration pour le modèle de société mis en place à Kaboul.
Les courants salafistes et wahhabites
Une autre tendance, plus discrète mais financièrement très puissante, est celle des écoles salafistes et wahhabites. Financées en grande partie par des donateurs du Golfe, elles développent un discours très puritain et cherchent à purger l’islam bangladais de ce qu’elles considèrent comme des innovations blâmables.
Les cibles privilégiées des islamistes
Depuis leur retour sur la scène publique, les islamistes ont clairement indiqué les domaines qu’ils souhaitaient voir évoluer selon leurs principes.
- Les festivals culturels impliquant musique et théâtre
- Les compétitions sportives féminines en public
- Les pratiques considérées comme non conformes à l’islam orthodoxe
- Les blogs et publications laïques ou critiques envers la religion
Ces prises de position ne sont pas nouvelles, mais elles sont aujourd’hui exprimées beaucoup plus ouvertement et avec une assurance nouvelle.
La question des minorités religieuses
Le Bangladesh compte une importante minorité hindoue (environ 8-10 % de la population) ainsi que des communautés bouddhistes et chrétiennes plus réduites. Traditionnellement, ces minorités soutenaient massivement la Ligue Awami, le parti de l’ancienne Première ministre.
Avec la disparition politique de ce parti, les islamistes espèrent récupérer une partie de cet électorat. Certains analystes restent toutefois très sceptiques sur cette possibilité.
« Le Jamaat a promu jusqu’à des Hindous et pourrait même promouvoir des femmes, mais cela relève davantage de la tromperie électorale que d’un réel changement idéologique. »
un analyste politique bangladais
La riche tradition soufie bangladaise menacée ?
Le Bangladesh possède une très ancienne tradition soufie qui remonte à plus de mille ans. Les mausolées des grands maîtres soufis continuent d’attirer des millions de pèlerins chaque année. Les deux grands partis traditionnels (BNP et Ligue Awami) ont toujours pris soin de commencer leurs campagnes électorales depuis le mausolée du maître soufi Shah Jalal à Sylhet.
Pourtant, les courants islamistes rigoristes considèrent souvent les pratiques soufies comme des déviations de l’islam véritable. Les chants dévotionnels, les danses rituelles et certaines formes de vénération des saints sont particulièrement critiqués.
Selon certaines estimations, les soufis représenteraient encore plus du quart de la population musulmane bangladaise. Leur avenir sous une éventuelle influence islamiste renforcée constitue donc une question majeure pour les prochaines années.
Le cas particulier de la communauté ahmadiya
Les ahmadis, communauté née à la fin du XIXe siècle en Inde britannique, sont considérés comme hérétiques par la grande majorité des musulmans orthodoxes. Au Bangladesh, ils ont été victimes de discriminations et de violences récurrentes depuis des décennies.
Depuis la chute de l’ancien régime, plusieurs incidents visant cette communauté ont été signalés. Les islamistes considèrent traditionnellement que les ahmadis ne peuvent pas se revendiquer musulmans et demandent régulièrement leur mise à l’écart de la communauté islamique officielle.
Vers un basculement historique ?
À quelques semaines du scrutin, les sondages et les analyses divergent énormément. Certains observateurs estiment que le rejet encore très fort de l’ancien pouvoir pourrait bénéficier aux islamistes et à leurs alliés. D’autres pensent au contraire que la majorité silencieuse du pays reste profondément attachée à un islam modéré et tolérant.
Ce qui est certain, c’est que le Bangladesh se trouve à un véritable carrefour historique. Le résultat des élections de février 2026 dira si le pays bascule vers une islamisation plus marquée de sa vie politique ou s’il conserve le caractère relativement sécularisé qui a été le sien depuis l’indépendance.
Dans un pays aussi jeune, aussi peuplé et aussi stratégique géopolitiquement, situé entre l’Inde et la Birmanie, avec une façade maritime importante et une économie en pleine croissance, ces évolutions politiques pourraient avoir des répercussions bien au-delà des frontières bangladaises.
La communauté internationale observe donc avec la plus grande attention ce qui se passe actuellement à Dacca et dans les grandes villes du pays. Les prochaines semaines seront déterminantes pour savoir dans quelle direction le Bangladesh, quatrième pays musulman le plus peuplé au monde, choisira de s’engager pour les années à venir.
Une chose est sûre : après des années de répression, les islamistes bangladais ont décidé que leur temps était enfin venu. Et ils entendent bien le faire savoir, haut et fort.









