Imaginez des milliers de voix réunies dans les rues de Paris, scandant à l’unisson leur refus d’un régime qu’ils qualifient de terroriste. Dimanche dernier, la capitale française a été le théâtre d’une mobilisation impressionnante : plus de deux mille personnes, venues de tous horizons, ont exprimé leur soutien indéfectible au mouvement de contestation qui secoue actuellement l’Iran.
Cette manifestation n’était pas un simple rassemblement. Elle portait en elle des décennies d’espoirs étouffés, de colères accumulées et d’une aspiration profonde à la liberté. Les drapeaux aux couleurs de l’ancienne monarchie impériale iranienne flottaient fièrement aux côtés d’autres emblèmes inattendus, créant une image forte et symbolique.
Une mobilisation inédite au cœur de Paris
Les manifestants, jeunes et moins jeunes, familles entières et étudiants récemment arrivés en France, ont convergé vers le centre de la capitale. Leur message était clair, limpide, presque brutal dans sa franchise : ils ne veulent plus de la République islamique. Les slogans fusaient, puissants et répétés : « Non à la république islamiste terroriste » ou encore « Fermez l’ambassade des mollahs, fabrique de terroristes ».
Malgré l’ampleur de la mobilisation, les autorités françaises avaient pris des dispositions strictes. Impossible pour les manifestants de s’approcher de l’ambassade d’Iran, zone soigneusement bouclée par la préfecture. Cette décision n’a toutefois pas entamé l’énergie des participants, bien au contraire.
Les visages de la contestation
Parmi la foule, on remarquait particulièrement la présence de très nombreux jeunes. Arya, étudiant iranien de vingt ans arrivé en France en janvier 2023, incarnait parfaitement cette nouvelle génération. À l’AFP TV, il expliquait avec émotion le sens profond de sa présence dans la rue ce jour-là.
« En Iran, les gens se sont soulevés dans les rues et nous, Iraniens hors d’Iran, on est là pour montrer qu’on est avec eux et qu’ils ne sont pas seuls. »
Cette phrase résume à elle seule l’état d’esprit qui animait la manifestation. Un sentiment d’unité transfrontalière, une solidarité active entre ceux qui sont restés sur place et ceux qui, en exil, continuent de porter haut les aspirations démocratiques de leur pays.
Reza Pahlavi : une figure qui cristallise les espoirs
Au centre de toutes les attentions, une personnalité domine les conversations : le fils de l’ancien chah d’Iran, Reza Pahlavi. Exilé aux États-Unis depuis des décennies, il est devenu au fil du temps la figure de proue de l’opposition iranienne en exil.
Ce dimanche-là, alors même que Paris vibrait au son des slogans, Reza Pahlavi s’exprimait sur une grande chaîne américaine. Ses paroles ont immédiatement résonné jusqu’aux manifestants parisiens :
« Je suis prêt à retourner en Iran dès que possible afin de mener la transition pour que les citoyens puissent élire librement leurs dirigeants et décider de leur propre avenir. »
Ces mots ont été accueillis avec un mélange d’excitation et d’impatience par la diaspora. Pour beaucoup, notamment les plus jeunes, Reza Pahlavi représente bien plus qu’un héritier : il incarne une possible alternative crédible au régime actuel, une passerelle vers une transition pacifique et démocratique.
Les racines profondes du mouvement actuel
Pour bien comprendre l’ampleur de ce qui se joue actuellement en Iran, il faut remonter quelques jours en arrière. Tout a commencé fin décembre à Téhéran, lorsque des commerçants sont descendus dans la rue pour protester contre la cherté de la vie et la dépréciation dramatique de la monnaie nationale.
Ce qui n’était au départ qu’une contestation économique a très rapidement muté en mouvement politique d’une ampleur considérable. En quelques jours, des dizaines de villes iraniennes ont vu leurs habitants exprimer ouvertement, et souvent pour la première fois de manière aussi massive, leur rejet total de la République islamique instaurée en 1979.
Les demandes ont évolué à une vitesse fulgurante. On ne réclame plus seulement des améliorations économiques : on exige désormais la fin pure et simple du régime des mollahs.
La réponse du pouvoir en place
Face à cette vague contestataire d’une intensité rarement vue, le président iranien a tenu à s’exprimer publiquement. Dans sa première déclaration depuis l’intensification des manifestations, il a adopté un ton ferme et sans concession :
« Les émeutiers ne devraient pas être autorisés à semer le trouble dans la société iranienne. »
Cette formulation révèle la posture adoptée par les autorités : qualifier les manifestants d’« émeutiers », minimiser la portée du mouvement et laisser entendre que des mesures répressives pourraient être mises en œuvre pour rétablir l’ordre.
Symbolique forte : quand l’ancien drapeau rencontre le drapeau israélien
L’un des aspects les plus marquants de cette manifestation parisienne réside dans les symboles déployés. Les drapeaux de l’époque impériale, vert, blanc et rouge avec le lion et le soleil au centre, étaient omniprésents. Mais ce qui a particulièrement retenu l’attention, c’est la présence très visible de nombreux drapeaux israéliens.
Ce choix n’est pas anodin. Il traduit une double rupture : rupture avec le régime actuel, bien sûr, mais aussi refus catégorique de la rhétorique anti-israélienne officielle de la République islamique. Pour beaucoup de manifestants, afficher ces deux drapeaux ensemble constitue un geste politique fort, une déclaration d’intention claire sur le type de société qu’ils souhaitent voir émerger en Iran.
La diaspora iranienne : une force politique en devenir ?
Les Iraniens de l’extérieur jouent un rôle de plus en plus important dans la contestation actuelle. Organisés, déterminés, ils multiplient les actions visibles dans les grandes capitales occidentales. Paris, Londres, Washington, Berlin… partout où se trouve une communauté iranienne significative, des manifestations similaires ont lieu.
Cette diaspora n’est plus seulement un lieu de refuge. Elle devient un véritable centre névralgique de l’opposition, un lieu de coordination, de réflexion stratégique et d’amplification médiatique des revendications venues d’Iran.
Les réseaux sociaux jouent évidemment un rôle central dans cette dynamique. Les images de la manifestation parisienne ont très rapidement fait le tour du monde, renforçant le sentiment que le mouvement n’est pas isolé mais bénéficie d’un soutien international croissant.
Quelles perspectives pour la transition ?
La question que tout le monde se pose désormais est simple : et après ? Si le régime devait vaciller, qui prendrait le relais ? Comment organiser une transition sans plonger le pays dans le chaos ?
Reza Pahlavi se positionne précisément sur ce créneau : celui d’un homme capable de garantir une transition ordonnée vers la démocratie. Il répète à l’envi qu’il ne souhaite pas restaurer la monarchie mais permettre aux Iraniens de choisir librement leur futur régime politique.
Cette posture prudente et institutionnelle séduit une partie croissante de l’opposition, notamment parmi ceux qui craignent avant tout un vide du pouvoir ou une dérive vers une nouvelle forme d’autoritarisme.
Un moment historique ou une énième illusion ?
L’histoire iranienne récente est jalonnée de moments d’espoir suivis de cruelles désillusions. Les manifestations de 2009, le mouvement de 2017-2018, les protestations de 2019… autant d’épisodes où la contestation a semblé sur le point de faire basculer le régime avant d’être finalement contenue.
Pourtant, cette fois semble différente à plusieurs égards. L’ampleur géographique du mouvement, sa transversalité sociale, la radicalité des slogans et surtout l’absence apparente de leadership unique à l’intérieur du pays créent une configuration nouvelle.
Ajoutez à cela un contexte régional profondément modifié, avec un affaiblissement relatif de l’« axe de la résistance » et une normalisation croissante entre Israël et plusieurs pays arabes, et vous obtenez un tableau qui inquiète sérieusement les dirigeants de Téhéran.
La jeunesse iranienne au cœur de la révolte
Si un élément doit être souligné, c’est bien le rôle central joué par la jeunesse. Née après la révolution de 1979, cette génération n’a connu que la République islamique et semble avoir atteint un point de non-retour dans son rejet du système.
Plus connectée, plus ouverte sur le monde, plus consciente de ses droits, elle refuse les compromis que ses parents ont parfois dû accepter. C’est cette jeunesse qui descend dans la rue, qui filme, qui diffuse, qui défie ouvertement les forces de l’ordre.
Et c’est aussi cette jeunesse qui, depuis l’étranger, s’organise, manifeste et porte la voix de ceux qui, en Iran, risquent leur vie chaque jour pour exprimer leur aspiration à la liberté.
Vers un tournant décisif ?
Il est encore trop tôt pour dire si ce mouvement marquera un véritable tournant dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Les forces en présence restent considérables, l’appareil répressif demeure puissant et la capacité du régime à se maintenir au prix de la répression massive a déjà été démontrée à plusieurs reprises.
Mais quelque chose a changé. Une ligne rouge a été franchie. Des mots qui étaient tus sont désormais criés à pleins poumons. Des symboles qui étaient tabous sont brandis fièrement dans les rues de Paris, de Londres ou de Téhéran.
La manifestation de ce dimanche à Paris n’était pas seulement un rassemblement de soutien. Elle était le reflet d’un mouvement qui, peut-être pour la première fois depuis 1979, semble avoir trouvé un élan suffisant pour espérer faire vaciller le régime.
Dans les jours et les semaines à venir, chaque geste, chaque déclaration, chaque image venue d’Iran ou de la diaspora sera scrutée avec une attention particulière. Car l’Histoire, parfois, se décide en quelques instants.
Et ce dimanche à Paris, peut-être, l’Histoire a commencé à s’écrire différemment.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.









