Imaginez un pays où, il y a seulement un mois, quelques militaires tentaient de renverser le pouvoir en place, et où, trente jours plus tard, des millions de citoyens se rendent aux urnes dans le calme le plus total. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui au Bénin, ce petit pays d’Afrique de l’Ouest qui ne cesse de surprendre par sa capacité à rebondir après les secousses.
Un scrutin dans un contexte politique tendu
Ce dimanche matin, dès 7 heures, les bureaux de vote ont ouvert leurs portes dans une atmosphère étonnamment sereine. À Cotonou, la capitale économique, les premiers électeurs se sont présentés très tôt, soucieux d’éviter la foule de la mi-journée. Parmi eux, des restaurateurs, des enseignants, des jeunes, tous conscients de l’importance de ce double scrutin : législatives et élections communales.
Ce vote intervient dans un calendrier électoral particulièrement chargé. Après cette journée, il faudra déjà se tourner vers l’élection présidentielle prévue en avril prochain. Une année 2026 qui s’annonce donc décisive pour l’avenir politique du pays.
Le souvenir encore frais du putsch avorté
Le 7 décembre dernier, une poignée de militaires a tenté un coup de force contre le président Patrice Talon. L’opération a été rapidement neutralisée le jour même. Ni l’État ni le calendrier électoral n’ont vacillé. Une résilience qui impressionne au-delà des frontières béninoises.
Cette tentative de déstabilisation n’a pas empêché le pays de poursuivre son chemin démocratique. Au contraire, elle semble avoir renforcé la détermination de nombreux citoyens à participer au processus électoral, comme pour affirmer que la voie des urnes reste la seule légitime.
Les enjeux des législatives pour la majorité et l’opposition
La coalition présidentielle, qui regroupe trois partis, arrive à ce scrutin avec une confortable majorité de 81 sièges sur 109 à l’Assemblée nationale. L’objectif affiché est clair : renforcer encore cette domination parlementaire.
De l’autre côté de l’échiquier, le principal parti d’opposition, les Démocrates, se trouve dans une situation extrêmement délicate. Avec seulement 28 sièges actuellement, il joue une partie de sa survie politique lors de ce scrutin. En effet, c’est le seul scrutin auquel ce parti peut participer cette année.
Toutes les dispositions sont prises pour garantir un vote libre, transparent et sécurisé. Aucune ambition politique ne saurait justifier la violence ou mettre en péril l’unité nationale.
Le président de la Commission électorale nationale autonome
Cette déclaration illustre bien l’état d’esprit des autorités : maintenir la stabilité avant tout. Mais pour l’opposition, les obstacles sont nombreux et de taille.
Un obstacle majeur : le seuil des 20 % par circonscription
Pour qu’un parti puisse siéger à l’Assemblée nationale, il doit obtenir au minimum 20 % des suffrages dans chacune des 24 circonscriptions électorales du pays. Il s’agit d’une condition sine qua non, extrêmement difficile à atteindre, surtout pour une formation politique qui traverse des turbulences internes depuis plusieurs mois.
Les Démocrates ont déjà vu leurs candidatures aux élections communales retoquées, tout comme celle de leur candidat à la présidentielle d’avril, pour insuffisance de parrainages. Ce scrutin législatif représente donc leur dernière carte à jouer pour conserver une présence institutionnelle significative.
Une campagne atypique et peu spectaculaire
Contrairement aux habitudes électorales de certains pays voisins, la campagne béninoise a été remarquablement discrète. Les grands meetings ont été rares, voire inexistants pour la plupart des partis.
La stratégie dominante a été celle du terrain : porte-à-porte, rencontres dans les quartiers, discussions directes avec les électeurs. Une approche plus intimiste, peut-être plus efficace dans un contexte où la confiance se construit au contact direct plutôt que par la déclamation de tribunes.
- Rencontres de proximité privilégiées
- Échanges directs avec les populations
- Moins de mobilisation de masse
- Campagne de terrain très présente
Cette forme de campagne a également pu être influencée par le contexte sécuritaire récent et par la volonté affichée de tous les acteurs de maintenir le calme.
Une participation historiquement faible
Les précédentes élections législatives ont connu des taux de participation très modestes : 27 % en 2019 et 37 % en 2023. Une tendance qui interroge sur l’adhésion réelle des citoyens au processus démocratique dans sa forme actuelle.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette désaffection : restriction perçue de l’espace politique, sentiment que le résultat est déjà connu d’avance, fatigue électorale dans un pays qui enchaîne les scrutins ces dernières années, ou encore défiance envers les institutions.
Ce dimanche, l’affluence sera donc scrutée avec une attention particulière. Un taux de participation plus élevé pourrait être interprété comme un regain d’intérêt pour la vie politique du pays.
Le double scrutin du jour : législatives et communales
Aujourd’hui, les Béninois ne votent pas seulement pour leurs députés. Ils choisissent également leurs conseillers communaux, ces élus de proximité qui gèrent le quotidien des 77 communes du pays.
Ce double scrutin complexifie légèrement l’exercice pour l’électeur, qui doit se prononcer sur deux bulletins différents. Une organisation qui demande une bonne coordination au niveau local pour éviter toute confusion.
Vers une présidentielle sous haute tension en avril
Dans quelques mois, les regards se tourneront vers l’élection du successeur de Patrice Talon. Le ministre des Finances Romuald Wadagni apparaît comme l’ultra-favori, désigné en quelque sorte comme le continuateur naturel de la politique actuelle.
Les dix années de gouvernance Talon sont jugées très positivement sur le plan économique. La croissance a été soutenue, les infrastructures se sont multipliées, l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers s’est nettement améliorée.
Mais cette réussite économique a un revers : de nombreux observateurs et opposants dénoncent une restriction progressive de l’espace politique et des libertés publiques. Une critique récurrente qui resurgira forcément durant la campagne présidentielle.
Un pays qui change rapidement
Le Bénin d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a quinze ans. Les chantiers d’infrastructures se multiplient : routes, ports, zones économiques spéciales, aéroport international modernisé, énergie… Le pays connaît une transformation visible et rapide.
Cette dynamique de développement crée aussi de nouvelles attentes chez la population : accès à l’emploi, meilleure répartition des richesses, services publics de qualité, mais également plus de libertés et de pluralisme politique.
La tension entre ces deux réalités – développement économique fulgurant et resserrement de l’espace démocratique – constitue le principal clivage politique actuel au Bénin.
Les défis de la démocratie béninoise
Comment concilier croissance économique rapide et pluralisme politique ? Comment maintenir la stabilité sans verrouiller excessivement le jeu politique ? Comment permettre à une opposition affaiblie de se reconstruire sans risquer l’instabilité ?
Ces questions ne concernent pas uniquement le Bénin. Elles se posent dans de nombreux pays africains qui ont connu ces dernières décennies une croissance économique soutenue tout en faisant face à des défis démocratiques majeurs.
Une journée électorale sous surveillance
Les regards internationaux seront nombreux ce dimanche. Les partenaires du Bénin (Union européenne, États-Unis, France, institutions financières internationales) suivent avec attention l’évolution politique du pays, qui reste un exemple relativement stable dans une sous-région souvent plus tumultueuse.
La communauté économique ouest-africaine (CEDEAO) observe également de près, surtout après la récente tentative de coup d’État. La capacité du Bénin à organiser des élections apaisées malgré les tensions récentes sera scrutée.
Ce que les résultats pourraient révéler
Si la coalition présidentielle renforce nettement sa majorité, cela pourrait être interprété comme un blanc-seing donné à la poursuite de la même politique jusqu’en 2031. Si au contraire l’opposition parvient à faire mieux que prévu, malgré tous les obstacles, cela enverrait un signal fort de résilience démocratique.
Dans tous les cas, ce scrutin constitue un test important avant la présidentielle d’avril. Il donne une photographie de l’état des forces politiques à quelques mois seulement du choix du successeur de Patrice Talon.
Un pays à la croisée des chemins
Le Bénin se trouve à un moment charnière de son histoire contemporaine. Après une décennie marquée par d’importantes transformations économiques et des évolutions politiques controversées, le pays doit maintenant inventer son avenir.
La capacité à concilier développement économique, stabilité politique et pluralisme démocratique constituera le principal défi des années à venir. Les élections de ce dimanche, même si elles ne concernent « que » l’Assemblée nationale et les conseils communaux, dessinent déjà les contours de cette équation complexe.
Dans quelques heures, lorsque les bureaux fermeront à 17 heures, les premiers éléments de réponse commenceront à apparaître. Mais les véritables enjeux, eux, se joueront dans les mois qui viennent, jusqu’à l’élection présidentielle d’avril.
Une chose est sûre : le Bénin, une fois encore, va écrire une nouvelle page de son histoire politique sous le regard attentif de toute la sous-région.









