Imaginez un pays où les habitants se lèvent à l’aube pour aller voter, sous le regard attentif de soldats armés, alors que la guerre fait rage à quelques kilomètres seulement. C’est la réalité que vivent des millions de Birmans en ce début d’année, alors que la junte militaire organise la deuxième phase de législatives présentées comme une étape vers la « réconciliation nationale ».
Depuis le coup d’État de février 2021, la Birmanie n’a plus connu un seul jour de paix véritable. Entre répression brutale, affrontements quotidiens et crise humanitaire majeure, le pays s’enfonce dans le chaos. Pourtant, les généraux au pouvoir maintiennent le cap et déploient une vaste opération électorale sur plusieurs phases.
Un scrutin sous haute surveillance militaire
Les bureaux de vote ont rouvert leurs portes très tôt ce dimanche dans plusieurs localités, notamment à Kawhmu, la circonscription historique d’une figure emblématique de la démocratie birmane. Des journalistes présents sur place ont pu observer des files d’électeurs clairsemées, une ambiance pesante et une présence militaire très visible.
La junte explique que ce long processus électoral, qui doit s’achever fin janvier après une troisième phase, constitue « un pas indispensable » vers un retour progressif à la normale. Elle assure que le scrutin se déroule dans le calme et la transparence. Pourtant, très peu d’observateurs internationaux partagent cette analyse.
Un paysage politique verrouillé
Le principal parti d’opposition historique a purement et simplement disparu de la scène électorale. Dissous par décret militaire, il ne peut présenter aucun candidat. Sa dirigeante emblématique, âgée aujourd’hui de 80 ans, demeure incarcérée depuis cinq ans dans des conditions très strictes.
À l’inverse, le parti considéré comme le bras politique de la junte domine très largement les candidatures validées. Lors de la première phase fin décembre, il avait déjà raflé près de 90 % des sièges disponibles dans la chambre basse, selon les résultats officiels publiés par les autorités militaires.
« Les résultats ne sortiront que de la bouche des militaires. »
Un habitant de Rangoun, sous couvert d’anonymat
Cette phrase résume à elle seule le sentiment dominant parmi de nombreux citoyens. La peur, la méfiance et l’indifférence semblent avoir remplacé l’enthousiasme démocratique d’il y a seulement quelques années.
Une participation en forte baisse
La première phase du scrutin, fin décembre, avait déjà enregistré un taux de participation très faible, tournant autour de 50 %. À titre de comparaison, le dernier scrutin véritablement compétitif, en 2020, avait mobilisé près de 70 % des électeurs.
Ce désintérêt massif s’explique facilement : pour beaucoup de Birmans, participer à ce vote revient à légitimer un régime qu’ils rejettent. D’autres, vivant dans des zones de combats, n’ont tout simplement pas accès aux bureaux de vote.
Dans les régions contrôlées par les groupes armés d’opposition ou les armées ethniques, les élections n’ont pas lieu. Cela représente une très large partie du territoire national, notamment dans les États périphériques où vivent les principales minorités ethniques.
Objectif : une légitimité de façade ?
De nombreux analystes estiment que l’organisation de ces élections répond avant tout à des considérations stratégiques. La junte souhaiterait améliorer son image internationale, faciliter le retour d’investissements étrangers et affaiblir la dynamique de la résistance armée.
Certains observateurs vont plus loin et dénoncent une véritable opération de communication politique destinée à fabriquer une apparence de légitimité démocratique, alors même que la violence continue de s’exercer quotidiennement contre les populations civiles.
« La junte a conçu le scrutin pour assurer la victoire de son relais, renforcer la domination militaire et fabriquer une façade de légitimité alors que la violence et la répression se poursuivent sans relâche. »
Un expert onusien spécialisé sur la Birmanie
Cinq années de guerre civile ininterrompue
Depuis le renversement du gouvernement civil en février 2021, la Birmanie vit au rythme des combats. Ce qui avait commencé par une répression féroce des manifestations pacifiques s’est transformé en véritable guerre civile multi-fronts.
Les Forces de défense du peuple (PDF), composées d’anciens manifestants et de déserteurs de l’armée, combattent souvent aux côtés des armées ethniques historiques qui n’ont jamais véritablement accepté la domination centralisée de l’État birman.
Les offensives coordonnées menées par la résistance ces derniers mois ont permis aux groupes rebelles de conquérir de vastes territoires, de prendre le contrôle de plusieurs postes militaires importants et même de villes moyennes.
Un général qui rêve de devenir président civil
Le chef de la junte n’a jamais caché ses ambitions politiques à long terme. Il a plusieurs fois laissé entendre qu’il pourrait quitter l’uniforme pour endosser le costume de président d’une « nouvelle Birmanie » issue des urnes.
Il a d’ailleurs affirmé, lors de la première phase du scrutin, que le processus électoral était « libre et équitable », une déclaration qui contraste fortement avec la réalité observée sur le terrain par les rares journalistes et observateurs indépendants encore présents dans le pays.
Un peuple épuisé mais résistant
Derrière les chiffres officiels et les déclarations triomphalistes du régime, c’est surtout la lassitude et la souffrance qui dominent. Les Birmans interrogés dans les rares zones accessibles expriment un mélange de résignation et de colère sourde.
« Cette élection ne mettra pas fin à nos souffrances », résumait crûment un habitant de la capitale économique. Pour beaucoup, le scrutin apparaît comme une parenthèse sans importance dans un conflit qui semble loin d’être terminé.
Quelles perspectives pour la Birmanie ?
Alors que la deuxième phase des législatives se déroule dans un climat de forte tension, les questions demeurent nombreuses. La junte parviendra-t-elle à stabiliser son pouvoir grâce à cette opération politique ? La communauté internationale maintiendra-t-elle sa pression malgré l’organisation de ce scrutin ?
Et surtout : combien de temps encore la population pourra-t-elle supporter un conflit qui n’épargne aucune région du pays ? Les prochains mois seront déterminants pour l’avenir de cette nation d’Asie du Sud-Est, déchirée entre un régime militaire inflexible et une résistance qui gagne du terrain chaque jour.
Pour l’instant, une chose semble certaine : les élections organisées par la junte, loin de constituer un véritable retour à la démocratie, apparaissent surtout comme une tentative désespérée de légitimer un pouvoir contesté sur le terrain militaire et rejeté par une très large partie de la population.
Dans les rues de Rangoun comme dans les montagnes de l’État Shan ou les jungles de l’État Karen, les Birmans continuent d’espérer un avenir différent. Mais pour beaucoup, cet avenir ne passera probablement pas par les urnes contrôlées par ceux-là mêmes qui ont plongé le pays dans la guerre civile il y a cinq ans.
« Quand le pouvoir tient les armes et les bulletins de vote, la démocratie devient un mot vidé de son sens. »
La suite de ce processus électoral très particulier nous dira si la junte parviendra à transformer cette façade démocratique en un semblant de stabilité politique, ou si au contraire, la résistance continuera de progresser, rendant chaque jour plus fragile l’autorité des généraux au pouvoir.
Une seule certitude : l’histoire birmane s’écrit aujourd’hui encore dans le sang, les larmes et la détermination d’un peuple qui refuse de baisser définitivement la tête.









