Imaginez une simple épicerie ouverte tard le soir, celle où l’on va chercher une bouteille d’eau ou un paquet de chips après minuit. Aujourd’hui, dans plusieurs villes françaises, ces commerces anodins sont devenus le théâtre d’une guerre souterraine d’une rare violence. À Montpellier, le bilan est déjà lourd : trois morts en seulement un an, des blessés graves, des incendies criminels et des armes de guerre qui circulent librement.
Ce qui semblait être une simple concurrence commerciale a muté en véritable conflit armé, porté par des enjeux financiers colossaux. Derrière les néons et les rayons de boissons énergisantes se cachent des activités criminelles extrêmement organisées et lucratives.
Quand l’épicerie de nuit devient un enjeu criminel majeur
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur impressionnante ces dernières années. Les épiceries ouvertes 24h/24 ou très tard le soir se sont multipliées dans les quartiers populaires des grandes villes du sud de la France. Officiellement, elles vendent des produits du quotidien. Dans les faits, beaucoup servent de façades à des trafics bien plus rentables.
Le cocktail explosif : cigarettes, protoxyde et cash
Le trafic de cigarettes demeure l’activité illicite la plus visible et la plus rentable de ces établissements. Les paquets vendus à moitié prix attirent une clientèle fidèle, prête à fermer les yeux sur l’origine douteuse de la marchandise. Mais depuis quelques années, un nouvel eldorado est apparu : le protoxyde d’azote, plus connu sous le nom de « proto » ou « gaz hilarant ».
Ce gaz, initialement destiné à un usage médical ou culinaire (chantilly), est détourné en cartouches vendues à l’unité pour produire des effets euphorisants. La demande explose chez les jeunes, notamment lors des soirées et festivals. Une seule cartouche achetée quelques euros au grossiste peut être revendue 8 à 12 euros dans la rue. À l’échelle d’une épicerie qui écoule plusieurs centaines de cartouches par semaine, les marges deviennent vertigineuses.
À cela s’ajoute le blanchiment d’argent. Les espèces générées par les différents trafics sont réinjectées dans le circuit légal via la caisse de l’épicerie. Un commerce qui déclare 8 000 à 12 000 euros de chiffre d’affaires par mois peut en réalité manipuler plusieurs dizaines de milliers d’euros en liquide chaque semaine.
Un drame qui a marqué les esprits
Fin novembre, dans le quartier de la tour Saint-Martin au sud de Montpellier, deux individus cagoulés font irruption dans une épicerie de nuit. Armés d’un fusil à pompe, ils aspergent le sol d’hydrocarbure avant d’y mettre le feu et de prendre la fuite. À l’intérieur, deux jeunes employés se trouvent piégés par les flammes.
Nadir, 19 ans, succombe rapidement à l’intoxication aux fumées. Son collègue, grièvement brûlé, parvient miraculeusement à s’extirper des décombres. Ce drame n’est malheureusement pas un cas isolé. Quelques jours plus tard, un autre employé d’épicerie est poignardé à proximité.
Un mois plus tard, un jeune homme de 21 ans se présente spontanément au commissariat, incapable de porter plus longtemps le poids de sa participation à cet incendie criminel. Son témoignage ouvre une brèche dans l’enquête et permet de remonter une partie de la chaîne de commandement.
Une violence qui s’étend à toute la région
Montpellier n’est malheureusement pas une exception. À Nîmes, un employé d’épicerie a été grièvement blessé par balle dans un contexte de règlement de comptes entre concurrents. À Perpignan, les forces de l’ordre ont saisi des armes de guerre (fusils d’assaut, pistolets-mitrailleurs) lors de perquisitions dans plusieurs commerces de nuit.
Le constat est le même à Toulouse, Béziers, Avignon ou encore dans certaines villes de la côte méditerranéenne. Partout où la demande de produits illicites est forte et où la concurrence fait rage, la violence suit.
« Les épiceries de nuit sont devenues de véritables supermarchés du crime organisé. On y trouve tout : cigarettes de contrebande, protoxyde, cannabis, cocaïne parfois… et même des armes. »
Un enquêteur de la PJ du sud de la France
Les autorités face à un phénomène tentaculaire
Face à cette explosion de la criminalité, les pouvoirs publics tentent de réagir. Dans l’Hérault, 172 établissements ont fait l’objet d’une fermeture administrative en 2025, essentiellement des épiceries de nuit. Dans le Gard, ce sont 47 commerces qui ont été contraints de baisser définitivement le rideau l’année dernière.
Ces fermetures, souvent décidées pour « troubles graves à l’ordre public » ou « activités illicites avérées », constituent un outil efficace mais insuffisant. Dès qu’une épicerie ferme, une autre ouvre souvent à quelques centaines de mètres, parfois sous un autre nom mais avec les mêmes pratiques.
Les enquêteurs doivent désormais composer avec une nouvelle dimension : l’internationalisation de ces réseaux. Plusieurs pistes mènent aujourd’hui vers Dubaï, devenu à la fois un paradis fiscal et un lieu de repli privilégié pour certains narcobandits français en fuite.
Pourquoi tant de violence ?
La réponse tient en quelques chiffres simples. Une cartouche de protoxyde achetée 2 € au grossiste peut se revendre 10 € dans la rue. Un carton de 600 cartouches rapporte donc 4 800 € de marge brute. Une épicerie qui écoule 10 cartons par semaine dégage plus de 190 000 € de bénéfice annuel sur ce seul produit, sans compter les cigarettes et autres substances.
Quand les enjeux financiers atteignent plusieurs centaines de milliers d’euros par mois, les rivalités se règlent rarement à l’amiable. Les armes de poing, fusils à pompe, voire kalachnikovs font leur apparition. Les intimidations deviennent des passages à tabac, puis des tentatives de meurtre, et parfois des homicides.
Les victimes collatérales : les employés
Les premières victimes de cette guerre sont souvent les employés eux-mêmes, majoritairement de très jeunes gens, parfois mineurs, embauchés au noir pour quelques centaines d’euros par mois. Ils se retrouvent en première ligne, exposés aux menaces, aux violences et parfois à la mort, comme ce fut le cas pour Nadir.
Ces jeunes, souvent issus de quartiers défavorisés, acceptent ces emplois par nécessité. Ils deviennent malgré eux les boucliers humains d’un système criminel bien huilé dont ils ne touchent que les miettes.
Vers une prise de conscience collective ?
Face à l’ampleur du phénomène, certains élus locaux commencent à tirer la sonnette d’alarme. Ils demandent des moyens renforcés pour la police judiciaire, mais aussi une meilleure coordination entre les différentes administrations (police, douanes, fisc, travail). Certains préconisent même d’interdire purement et simplement l’ouverture des commerces alimentaires après 22h ou minuit dans certains quartiers sensibles.
Cette mesure radicale, déjà appliquée dans certaines villes européennes, fait débat. Les défenseurs y voient un moyen efficace de couper l’herbe sous le pied des trafiquants. Les opposants dénoncent une stigmatisation des quartiers populaires et une atteinte à la liberté d’entreprendre.
Le casse-tête du protoxyde d’azote
Depuis 2021, la vente aux mineurs de cartouches de protoxyde est interdite en France. Pourtant, la substance continue de circuler massivement. Les réseaux d’approvisionnement se sont professionnalisés, important des conteneurs entiers depuis l’étranger.
Les autorités sanitaires s’inquiètent également des conséquences sur la santé publique. Outre les risques d’asphyxie, d’addiction et d’accidents domestiques, l’usage répété de protoxyde peut provoquer de graves lésions neurologiques irréversibles.
Conclusion : un défi sécuritaire majeur pour les années à venir
La guerre des épiceries de nuit n’est pas un simple fait divers. Elle illustre la capacité d’adaptation hors norme des réseaux criminels face aux évolutions de la législation et des modes de consommation. Elle révèle également les failles de notre système de contrôle et de répression.
Entre répression renforcée, prévention, régulation économique et prise en charge des jeunes les plus vulnérables, les réponses devront être multiples et coordonnées. Car derrière chaque néon qui s’allume tard le soir dans un quartier populaire se joue désormais bien plus qu’une simple vente de nuit.
Il s’agit d’un enjeu majeur de sécurité publique, d’ordre public et de santé publique qui exige des réponses à la hauteur de la menace.
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