Imaginez une flotte impressionnante fendant les eaux de l’océan Indien : des navires de guerre venus de quatre horizons différents naviguent de conserve, drapeaux claquant au vent. Ce n’est pas une scène de fiction, mais bien la réalité qui se déroule actuellement au large des côtes sud-africaines. Pour la première fois, l’Afrique du Sud accueille des exercices navals conjoints impliquant des bâtiments chinois, russes et iraniens dans une opération nommée « Volonté de Paix 2026 ».
Une coopération maritime devenue incontournable
Alors que le monde observe avec une attention soutenue l’évolution des rapports de force internationaux, Pretoria a décidé de passer à l’action concrète. La marine sud-africaine a entamé ces manœuvres d’envergure samedi dernier, marquant ainsi un nouveau chapitre dans les relations militaires entre les membres élargis du groupe BRICS+.
Officiellement présentés comme des exercices purement défensifs, ces entraînements visent à renforcer la capacité collective à sécuriser les voies maritimes essentielles au commerce mondial. Dans un océan Indien de plus en plus disputé, cette coopération prend une dimension stratégique indéniable.
Le contexte géopolitique explosif
Ces manœuvres ne se déroulent pas dans un vide stratégique. Elles interviennent dans un climat international particulièrement tendu, marqué par plusieurs événements majeurs survenus ces dernières semaines.
La récente saisie, dans l’Atlantique Nord, d’un pétrolier sous pavillon russe par les autorités américaines a particulièrement marqué les esprits. Washington accuse le navire de transporter du brut vers plusieurs pays sous sanctions, dont le Venezuela, la Russie et l’Iran. Cet incident n’est que le dernier en date d’une longue série de confrontations maritimes entre l’Occident et les pays regroupés au sein du BRICS élargi.
« Dans un environnement maritime de plus en plus complexe, une telle coopération n’est pas une possibilité, elle est essentielle. »
Capitaine de vaisseau Nndwakhulu Thomas Thamaha
Cette déclaration officielle illustre parfaitement la position sud-africaine : face à un monde multipolaire en construction, la coopération entre nations partageant une vision alternative de l’ordre international devient une nécessité stratégique.
Des participants de poids
La composition de cette force navale conjointe est particulièrement significative. La Chine a déployé un destroyer moderne, démontrant ainsi sa capacité de projection de puissance à longue distance. La Russie, malgré les multiples sanctions qui la visent, a également envoyé une corvette de combat, symbole de sa résilience militaire.
L’Iran, acteur clé du Moyen-Orient et régulièrement sous pression internationale, contribue également avec un destroyer. L’Afrique du Sud, pays hôte, engage pour sa part une frégate de sa marine nationale, montrant ainsi son engagement actif dans cette dynamique de coopération.
Les Émirats arabes unis sont également représentés par une corvette, signe que même certains pays du Golfe cherchent à diversifier leurs partenariats stratégiques. Plusieurs autres membres du BRICS+ ont choisi d’envoyer des observateurs : l’Indonésie, l’Éthiopie et le Brésil suivent donc ces manœuvres avec la plus grande attention.
Une histoire déjà longue de coopération militaire
Il ne s’agit pas d’une première pour l’Afrique du Sud. Déjà en 2023, le pays avait accueilli des exercices conjoints avec la Chine et la Russie, provoquant alors de vives réactions internationales. Ces manœuvres avaient coïncidé avec le premier anniversaire du conflit en Ukraine, ce qui avait accentué la dimension politique de l’événement.
Cette année, les exercices initialement prévus en novembre avaient été reportés en raison de l’organisation du sommet du G20 à Johannesburg. Ce report n’avait pas empêché certaines grandes puissances occidentales de marquer leur distance avec l’événement, illustrant les fractures profondes qui traversent actuellement la communauté internationale.
Les tensions avec Washington
Les relations entre Pretoria et Washington connaissent actuellement une période particulièrement difficile. Plusieurs dossiers cristallisent les divergences entre les deux pays.
L’administration américaine a notamment reproché à l’Afrique du Sud sa proximité avec Moscou et sa décision de porter plainte contre Israël devant la Cour internationale de Justice pour des faits présumés de génocide à Gaza. Ces tensions ont conduit à des mesures concrètes : expulsion de l’ambassadeur sud-africain et imposition de droits de douane particulièrement élevés (30 %) sur certains produits sud-africains.
Le président américain a également publiquement accusé le groupe BRICS de mener des politiques jugées « anti-américaines » et a menacé d’imposer un supplément de 10 % de droits de douane à ses membres. Dans ce contexte, la tenue de ces exercices apparaît comme une réponse claire et assumée de Pretoria.
Les enjeux stratégiques de la sécurité maritime
Au-delà des considérations politiques, ces manœuvres soulèvent des questions fondamentales sur la sécurité des routes maritimes mondiales. Les voies de navigation qui passent par l’océan Indien représentent une artère vitale pour le commerce international.
Plus de 40 % du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz, tandis que le cap de Bonne-Espérance reste une route alternative majeure pour les très grands navires. Sécuriser ces passages devient donc un enjeu stratégique majeur dans un monde où les tensions géopolitiques se traduisent de plus en plus souvent par des confrontations maritimes.
Les pays du BRICS+ entendent démontrer qu’ils peuvent organiser leur propre architecture de sécurité maritime, indépendamment des structures traditionnelles dominées par les puissances occidentales.
Vers un nouvel ordre maritime mondial ?
Ces exercices ne doivent pas être analysés isolément. Ils s’inscrivent dans un mouvement plus large de reconfiguration des alliances internationales et de contestation de l’ordre mondial établi depuis 1945.
Le groupe BRICS, initialement composé du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, s’est considérablement élargi ces dernières années. L’arrivée successive de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et plus récemment de l’Indonésie a transformé ce forum économique en un véritable bloc géopolitique alternatif.
La capacité de ces pays à organiser des exercices militaires conjoints de cette envergure démontre une maturité stratégique croissante et une volonté affirmée de peser davantage dans les affaires maritimes mondiales.
Les implications pour l’Afrique
Pour le continent africain dans son ensemble, la posture sud-africaine revêt une importance particulière. En tant que nation la plus industrialisée du continent et membre influent du BRICS, l’Afrique du Sud apparaît comme un leader potentiel pour une nouvelle génération de relations Sud-Sud.
Cette coopération renforcée avec des puissances comme la Chine et la Russie offre également des opportunités économiques importantes : investissements dans les infrastructures portuaires, développement de l’industrie navale, transferts de technologie militaire, etc.
Cependant, cette stratégie comporte également des risques : dépendance accrue envers certains partenaires, tensions avec les puissances occidentales traditionnellement investies en Afrique, et possibles répercussions économiques.
Quel avenir pour la coopération BRICS+ en matière de défense ?
La question que pose implicitement « Volonté de Paix 2026 » est simple : assiste-t-on à la naissance d’une véritable alliance militaire alternative au sein du BRICS+ ?
Si les exercices conjoints se multiplient et gagnent en complexité, on pourrait voir émerger progressivement une capacité opérationnelle commune, avec des protocoles d’interopérabilité, des exercices réguliers et peut-être, à terme, des structures de commandement partagées.
Une telle évolution représenterait un changement majeur dans l’équilibre des puissances mondiales et pourrait profondément modifier la géographie stratégique de l’océan Indien et au-delà.
Conclusion : un monde décidément multipolaire
En lançant ces exercices « Volonté de Paix 2026 », l’Afrique du Sud envoie un message fort à la communauté internationale : le temps où quelques puissances pouvaient seules définir les règles du jeu maritime mondial est révolu.
Dans ce nouvel environnement international marqué par la compétition entre différentes visions du monde, la coopération entre nations partageant des intérêts communs apparaît de plus en plus comme une nécessité stratégique plutôt qu’un simple choix politique.
Que l’on approuve ou non cette évolution, une chose est certaine : les manœuvres actuellement en cours au large des côtes sud-africaines constituent un jalon important dans la construction d’un ordre mondial véritablement multipolaire.
Et tandis que les navires poursuivent leurs exercices dans les eaux bleues de l’océan Indien, c’est peut-être tout un chapitre de l’histoire des relations internationales qui est en train de s’écrire sous nos yeux.









