Imaginez une nuit d’hiver glaciale dans la périphérie industrielle de Toulouse. Les flammes dévorent soudainement les locaux d’une entreprise discrète. Quelques heures plus tard, même scénario à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans l’Isère. Derrière ces deux incendies criminels apparemment isolés se cachent des ramifications bien plus profondes, mêlant grand banditisme, géopolitique explosive et soupçons d’ingérence étrangère.
Le vendredi 9 janvier 2026, le tribunal correctionnel de Toulouse a rendu son verdict dans une affaire qui intrigue autant qu’elle inquiète. Au cœur du dossier : un homme de 36 ans, membre revendiqué d’un groupe criminel particulièrement violent originaire des quartiers nord de Marseille.
Quand le narcotrafic rencontre la géopolitique
L’histoire commence réellement dans la nuit du 2 au 3 janvier 2024. Deux sites industriels sont visés à quelques heures d’intervalle. À Lespinasse, en Haute-Garonne, puis à Oytier-Saint-Oblas, dans l’Isère, les bâtiments partent en fumée. Rapidement, les enquêteurs établissent un lien : les deux sociétés ciblées entretiennent des relations commerciales ou capitalistiques avec des intérêts israéliens.
Ce qui aurait pu passer pour une simple vengeance économique ou un règlement de comptes entre bandes rivales prend très vite une autre dimension. L’homme principal mis en cause ne nie pas les faits. Il reconnaît même appartenir à la fameuse DZ Mafia, ce collectif criminel marseillais connu pour sa brutalité et son professionnalisme dans l’exécution de missions commanditées.
« Juste un exécutant » : la défense du prévenu
Face aux juges, l’accusé adopte une posture très claire : il n’était qu’un homme de main. Selon ses déclarations, il ignorait totalement les liens des entreprises visées avec Israël. Il affirme avoir agi uniquement pour de l’argent, sans considération idéologique ou religieuse.
« Est-ce que vous pensez que si j’avais su que c’était une société israélienne, j’y serais allé ? Moi, je n’ai rien contre les juifs, les musulmans, les chrétiens », aurait-il lancé à la présidente du tribunal.
Je n’ai jamais été dans une logique de haine. Pour moi c’était juste un boulot, un contrat bien payé.
Déclaration du prévenu à l’audience
Une version que le tribunal a finalement retenue. La présidente a estimé que les éléments du dossier ne permettaient pas de caractériser une motivation terroriste, antisémite ou anti-israélienne. L’acte est jugé purement lucratif. Résultat : huit années d’emprisonnement ferme pour le trentenaire.
Quatre complices également condamnés
L’affaire ne se limite pas à un homme seul. Quatre autres personnes – trois femmes et un homme – ont été jugées dans le même dossier. Leurs peines varient entre quatre et six ans d’emprisonnement. Tous ont été reconnus coupables d’avoir participé, à des degrés divers, à la préparation et à l’exécution de ces incendies criminels.
Parmi les rôles attribués : guetteurs, chauffeurs, logisticiens. Une véritable petite entreprise du crime, structurée et hiérarchisée, comme savent si bien en monter les groupes criminels organisés du sud de la France.
Le Parquet national antiterroriste entre en scène
Mais l’histoire judiciaire ne s’arrête pas au verdict correctionnel. En parallèle, une tout autre procédure est en cours, bien plus sensible. Le Parquet national antiterroriste (PNAT) a ouvert une information judiciaire distincte après un signalement particulièrement grave émanant de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).
Ce signalement évoque l’existence supposée d’une cellule clandestine agissant pour le compte de l’Iran, susceptible de cibler des intérêts juifs ou israéliens sur le sol français et plus largement en Europe. Dans ce cadre, le même homme de 36 ans a été mis en examen.
Nous sommes donc face à une situation rarissime où un même individu est condamné d’un côté pour des faits crapuleux « classiques », et soupçonné de l’autre d’être un pion dans une stratégie d’ingérence étatique étrangère.
La DZ Mafia : portrait d’un groupe ultra-violent
Pour bien comprendre les ramifications possibles, il faut s’intéresser de plus près à ce que représente réellement la DZ Mafia. Apparu au début des années 2020 dans le paysage criminel marseillais, ce collectif s’est rapidement imposé par sa capacité à exécuter des contrats très diversifiés : règlements de comptes, attaques de fourgons blindés, incendies volontaires, extorsions violentes.
Contrairement aux « clans » traditionnels qui se disputent le contrôle territorial du trafic de stupéfiants, la DZ Mafia se présente davantage comme une sorte de « société de services » criminels : on les sollicite pour faire le sale boulot quand on ne veut pas salir ses propres mains.
- Exécutions ciblées
- Destructions matérielles importantes
- Intimidations musclées
- Attentats incendiaires
Cette polyvalence et cette disponibilité en font un outil de choix pour différents commanditaires, qu’ils soient issus du narcotrafic ou… d’ailleurs.
Contexte géopolitique : l’Iran et les représailles asymétriques
Depuis plusieurs années, les services de renseignement occidentaux alertent sur la volonté affichée de Téhéran de mener des actions de représailles indirectes contre des intérêts israéliens ou juifs à l’étranger. L’objectif : frapper sans que la responsabilité directe de l’État iranien puisse être clairement établie.
Ces opérations passent généralement par des intermédiaires : milices chiites, réseaux criminels, voire parfois des individus isolés radicalisés. L’utilisation de groupes criminels déjà existants permet de conserver l’anonymat et de brouiller les pistes.
L’affaire toulousaine pose donc la question suivante : les deux incendies de janvier 2024 étaient-ils simplement deux contrats parmi d’autres passés par la DZ Mafia, ou s’inscrivaient-ils dans une stratégie plus large orchestrée depuis l’étranger ?
Les limites de la preuve en matière d’ingérence
Pour l’instant, aucune preuve formelle ne permet d’affirmer que le prévenu principal ou ses complices ont été directement mandatés par des officines iraniennes. La DGSI parle d’« éléments concordants » et d’un « faisceau d’indices graves et concordants ».
Mais dans ce type de dossier ultra-sensible, les preuves exploitables devant un tribunal sont rarissimes : communications cryptées, intermédiaires multiples, utilisation de prête-noms, transferts financiers complexes via des cryptomonnaies ou des hawalas.
Conséquences pour la sécurité nationale
Quelle que soit l’issue de l’enquête antiterroriste, cette affaire rappelle une réalité inquiétante : la porosité croissante entre criminalité organisée « classique » et menaces étatiques hybrides.
Les groupes comme la DZ Mafia, par leur professionnalisme et leur absence totale de scrupules idéologiques, représentent une menace particulièrement difficile à anticiper et à contrer.
Ils peuvent être instrumentalisés à leur insu, ou parfois en toute connaissance de cause, pour servir des agendas géopolitiques qui les dépassent largement.
Vers une judiciarisation accrue des ingérences étrangères ?
Face à ce phénomène émergent, plusieurs pays européens réfléchissent à adapter leur arsenal juridique. La qualification d’« atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation » ou même de « terrorisme d’État » est parfois évoquée, bien que très difficile à caractériser juridiquement.
En attendant, le tribunal de Toulouse a tranché sur la partie visible de l’iceberg : huit ans pour l’exécutant présumé, des peines moindres pour ses complices. Mais l’enquête du PNAT, elle, est toujours en cours. Et elle pourrait réserver bien des surprises dans les mois à venir.
Une chose est sûre : derrière les flammes qui ont ravagé ces deux entreprises en janvier 2024 se joue peut-être l’une des plus inquiétantes convergences du XXIe siècle : celle entre le grand banditisme et les stratégies de puissance étatiques.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.
Point clé à retenir : Ce qui distingue cette affaire des règlements de comptes habituels du narcotrafic, c’est la possible imbrication avec un agenda géopolitique étranger. Une première en France ? Pas forcément. Mais une affaire qui, par son ampleur et ses ramifications, mérite un suivi particulièrement vigilant.
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