Imaginez un instant : une simple petite marque, un point posé au milieu d’un mot, capable de faire trembler l’une des plus anciennes institutions de France. Ce point, discret en apparence, est au cœur d’une tempête linguistique qui ne cesse de grossir depuis plusieurs années. Et vendredi dernier, l’orage a de nouveau éclaté avec force.
Une décision judiciaire récente vient en effet de rouvrir un débat passionné : celui de l’écriture inclusive. L’institution chargée depuis près de quatre siècles de veiller sur la pureté et l’élégance de la langue française n’a pas caché son indignation. Pour beaucoup, c’est bien plus qu’une question de grammaire : c’est une bataille culturelle et identitaire.
Un point qui fâche : l’origine d’une polémique sans fin
Le point médian. Trois petits mots qui, ensemble, provoquent des réactions épidermiques dans certains cercles. Ce signe typographique, placé au cœur des noms de métiers, des adjectifs ou des participes, permet d’écrire simultanément le masculin et le féminin : étudiant·e·s, lecteur·rice·s, président·e·s. L’objectif affiché est limpide : rendre visible la présence des femmes dans le langage, lutter contre l’invisibilisation systématique du féminin.
Mais pour ses détracteurs, ce procédé heurte frontalement la logique interne de la langue. Il compliquerait la lecture, romprait le rythme de la phrase, et surtout, porterait atteinte à une harmonie patiemment construite au fil des siècles.
Une bataille qui s’invite à l’Hôtel de Ville de Paris
Tout a commencé par deux modestes plaques commémoratives installées dans les couloirs de l’Hôtel de Ville. Elles recensent les noms des président·e·s du Conseil de Paris ainsi que les conseiller·e·s ayant exercé plus de vingt-cinq années de mandat. Rien de révolutionnaire en apparence… sauf ce fameux point médian qui a immédiatement choqué certains observateurs.
Une association défendant la francophonie a alors saisi la justice pour demander leur retrait pur et simple. Après plusieurs rebondissements judiciaires, l’affaire est remontée jusqu’au sommet de la pyramide administrative française. Et contre toute attente, la plus haute juridiction administrative a tranché : aucune illégalité n’a été constatée.
« Aucun texte n’interdit l’usage de cette graphie particulière, dès lors qu’elle reste dans le cadre de la langue française. »
En clair : le point médian ne transforme pas le français en une langue étrangère. Il s’agit d’une variante graphique, discutable certes, mais légalement acceptable dans l’espace public.
La réponse cinglante de l’Académie française
La réaction ne s’est pas fait attendre. Quelques jours seulement après la publication de cette décision, l’Académie française a publié un communiqué d’une rare fermeté. Les mots choisis sont lourds de sens : « atteinte grave », « contraire à l’esprit de notre langue », « protestation solennelle ».
Pour les immortels, le point médian ne constitue pas une simple innovation orthographique. Il représente une rupture profonde avec la tradition, la lisibilité et ce qu’ils considèrent comme l’âme même de la langue française. Ils accusent cette pratique de nuire à la dimension patrimoniale d’un bien commun inestimable.
Pourquoi ce point cristallise-t-il autant de passions ?
La réponse tient en quelques lignes : le français est une langue profondément marquée par son histoire. Contrairement à l’anglais, qui a largement abandonné les marques de genre grammatical, le français continue de fonctionner avec un système binaire très structuré. Le masculin l’emporte traditionnellement sur le féminin dans les groupes mixtes. Cette règle, enseignée à l’école depuis des générations, est perçue par certains comme une survivance patriarcale, par d’autres comme une caractéristique essentielle de l’identité linguistique.
Introduire le point médian, c’est donc toucher à un équilibre séculaire. C’est ouvrir la porte à une remise en cause beaucoup plus large des fondements mêmes de la langue.
Les arguments des partisans de l’écriture inclusive
Pour les défenseurs de cette écriture, la question dépasse largement la simple grammaire. Il s’agit avant tout d’égalité symbolique. En rendant visible le féminin, on combat l’effacement historique des femmes dans les textes officiels, les manuels scolaires, les contrats de travail, les institutions.
- Visibilité accrue des femmes dans le langage
- Rejet du masculin générique perçu comme exclusif
- Adaptation du langage aux évolutions sociétales
- Meilleure représentation dans les instances publiques
Ces arguments trouvent un écho particulièrement fort chez les jeunes générations et dans les milieux militants pour l’égalité des genres. Pour eux, la langue n’est pas figée : elle doit accompagner les transformations sociales.
Et si la vraie question était ailleurs ?
Certains observateurs avancent une hypothèse différente : le point médian ne serait qu’un symbole, le révélateur d’un malaise beaucoup plus profond. La langue française traverse une période d’incertitude identitaire. Entre l’influence croissante de l’anglais, la montée des langues régionales, la simplification orthographique et maintenant l’inclusivité, elle semble tiraillée de toutes parts.
L’Académie, gardienne autoproclamée d’une certaine idée de la langue, se retrouve souvent en porte-à-faux face à une société qui évolue beaucoup plus vite qu’elle.
Une institution en décalage avec son temps ?
Fondée en 1635 par le cardinal de Richelieu, l’Académie française a traversé les révolutions, les empires et les républiques. Sa mission originelle reste inchangée : fixer la langue, la rendre claire, élégante et universelle. Mais à l’heure des réseaux sociaux, des SMS et des emojis, cette mission semble parfois appartenir à un autre siècle.
Le dictionnaire de l’Académie, disponible gratuitement en ligne, suscite des avis très tranchés. Certains linguistes contemporains le jugent dépassé, trop lent à intégrer les néologismes, trop attaché à des usages anciens. D’autres y voient au contraire une boussole indispensable dans un monde où la langue se fragmente à grande vitesse.
Les autres voies possibles pour l’égalité linguistique
Face à l’écriture inclusive, plusieurs alternatives ont été proposées au fil des ans :
- L’usage systématique du féminin et du masculin côte à côte : les étudiants et les étudiantes
- La double forme : les étudiant(e)s
- L’accord de proximité : les élèves sont contentes et contents
- La féminisation des titres : la présidente, la professeure, la mairesse
Ces solutions, moins radicales que le point médian, sont déjà largement adoptées dans l’administration, les médias et l’enseignement supérieur. Elles permettent d’avancer vers plus d’égalité sans heurter frontalement la structure traditionnelle de la langue.
Vers une fracture durable de la langue française ?
Le risque existe bel et bien. Si chaque groupe social ou idéologique se met à créer sa propre norme graphique, la langue risque de se fragmenter. On pourrait alors assister à l’émergence de plusieurs « français » : un français administratif traditionnel, un français militant inclusif, un français SMS ultra-simplifié, un français littéraire classique…
Une telle évolution n’est pas inédite dans l’histoire des langues. Mais elle pose la question cruciale : jusqu’où peut-on réformer une langue sans la faire perdre son unité et sa force ?
Conclusion : le français appartient-il encore à tout le monde ?
Le débat autour de l’écriture inclusive dépasse largement la question du point médian. Il touche à notre rapport collectif à la langue, à son histoire, à son avenir. Il interroge notre capacité à faire évoluer un patrimoine commun sans le dénaturer, à intégrer les aspirations légitimes à l’égalité sans fracturer l’unité linguistique.
Entre la tradition défendue bec et ongles par l’Académie et les aspirations modernes portées par une partie de la société, le chemin semble étroit. Mais c’est peut-être précisément dans cette tension permanente que réside la vitalité d’une langue vivante.
Le point médian n’est sans doute qu’un épisode parmi d’autres dans cette longue histoire. Mais il aura eu le mérite de rappeler une vérité essentielle : la langue française n’appartient ni à une institution, ni à un courant idéologique. Elle appartient à ceux et celles qui la parlent, l’écrivent, la font vivre chaque jour. À nous tous, en somme.
Et vous, de quel côté penchez-vous dans ce débat qui, visiblement, est loin d’être clos ?









