Dans les rues boueuses d’Alep, une ville déjà martyrisée par plus d’une décennie de guerre, la pluie d’hiver accompagne aujourd’hui un nouveau chapitre tragique. Des dizaines de milliers de personnes fuient sous les obus, sacs sur le dos, enfants dans les bras, tandis que retentissent à nouveau les explosions dans les quartiers kurdes. Ce qui devait être une évacuation pacifique s’est transformé en bras de fer armé aux conséquences potentiellement dramatiques pour toute la région.
Une escalade brutale dans une ville martyre
Ce vendredi, l’atmosphère était déjà lourde dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh. Après plusieurs jours d’affrontements meurtriers ayant coûté la vie à au moins 21 personnes depuis le début de la semaine, une lueur d’espoir avait brièvement surgi : les autorités avaient décrété un cessez-le-feu et promis une sortie négociée des combattants kurdes.
Mais ce fragile espoir s’est éteint aussi vite qu’il était né. Les bus alignés pour transporter les combattants vers le nord-est du pays sont restés vides. Les forces kurdes ont rejeté toute idée de reddition et ont affirmé leur volonté de défendre leurs quartiers « jusqu’au bout ».
Le refus catégorique des combattants kurdes
Pour les combattants kurdes retranchés, accepter l’évacuation reviendrait à abandonner leurs familles, leurs voisins et des années de contrôle sur ces zones. Ils dénoncent une tentative de liquidation militaire de leur présence à Alep et refusent de céder à ce qu’ils considèrent comme un ultimatum déguisé.
De leur côté, les autorités ont rapidement fait savoir que la patience était terminée. Peu après l’échec de l’opération d’évacuation, un communiqué officiel a annoncé la reprise imminente des bombardements, cette fois-ci ciblés sur ce que l’armée qualifie de « sites militaires » situés dans les quartiers kurdes.
« Les habitants sont appelés à s’éloigner immédiatement des zones où se trouvent ces sites militaires. »
Cette annonce a déclenché une nouvelle vague de panique parmi la population civile qui n’avait pas encore fui.
Couloirs humanitaires et exode sous la pluie
Avant la reprise des hostilités, deux créneaux horaires avaient été aménagés pour permettre aux civils de quitter la zone. Entre 13h et 15h GMT, des habitants ont pu emprunter des couloirs sécurisés. Des images montrent des familles entières progressant péniblement sous une pluie battante, valises à la main, visages fatigués et inquiets.
L’ONU estime déjà à plus de 30 000 le nombre de familles contraintes de quitter leurs domiciles depuis le début de la semaine. Ce chiffre risque malheureusement d’augmenter fortement dans les prochaines heures.
Retour aux accusations mutuelles
À peine les premiers tirs ont-ils repris que les versions divergentes ont resurgi. Les autorités accusent les combattants kurdes d’avoir lancé des drones contre des quartiers résidentiels de la ville, tandis que les Kurdes affirment que les bombardements touchent indiscriminément des zones civiles.
Cette guerre de communication n’est pas nouvelle, mais elle prend aujourd’hui une résonance particulière alors que le pays tente péniblement de se reconstruire après la chute du précédent régime en décembre 2024.
Un accord de mars déjà en sursis
La violence actuelle n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large : celui de l’application très difficile d’un accord signé au printemps entre les nouvelles autorités de Damas et l’administration autonome kurde.
Cet accord prévoyait l’intégration progressive des institutions kurdes et des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) au sein des structures étatiques du nouveau pouvoir. Une étape considérée comme essentielle pour éviter la partition de facto du pays.
Malheureusement, les progrès sont restés très limités. Chaque camp reproche à l’autre de ne pas respecter ses engagements, créant un climat de méfiance permanent.
« Nous restons attachés aux accords »
« La partie gouvernementale cherche, par ces attaques, à mettre fin aux accords conclus. Nous y sommes attachés et nous nous efforçons de les mettre en œuvre. »
Une haute responsable kurde en charge des relations extérieures
Cette déclaration illustre parfaitement la posture actuelle de la partie kurde : défendre militairement ses positions tout en continuant à revendiquer son attachement aux négociations.
La pression militaire plutôt que la négociation technique
Les observateurs régionaux et internationaux s’inquiètent de cette dérive. Selon plusieurs analystes spécialisés sur le dossier syrien, le recours à la force traduit un net durcissement des positions et un éloignement préoccupant de la voie diplomatique.
Le passage à une logique plus coercitive pourrait compromettre durablement les fragiles équilibres mis en place depuis la transition politique.
Les acteurs internationaux entrent en scène
La crise d’Alep dépasse largement le cadre local. Plusieurs puissances régionales et internationales suivent l’évolution de la situation avec la plus grande attention.
Les États-Unis en position de médiateur
Les Kurdes ont publiquement remercié Washington pour son rôle de facilitateur. L’émissaire américain spécialement chargé du dossier syrien serait actuellement en route vers Damas dans l’espoir de désamorcer la crise.
Cette implication américaine n’est pas anodine : elle rappelle que les Forces Démocratiques Syriennes restent un partenaire stratégique important pour Washington dans la lutte contre les groupes extrémistes encore présents sur le territoire.
La position sans ambiguïté de la Turquie
Ankara a rapidement apporté son soutien à l’opération militaire menée par les autorités syriennes. Le ministre turc de la Défense a salué « favorablement » l’intervention, rappelant au passage les opérations militaires turques menées contre les forces kurdes entre 2016 et 2019.
Avec plus de 900 kilomètres de frontière commune, la Turquie considère toute forme d’autonomie kurde durable comme une menace directe à sa sécurité nationale.
L’appel français à la retenue et à l’unité
Paris, de son côté, a multiplié les signaux en direction des deux parties. Lors d’un récent échange téléphonique avec le dirigeant syrien, le président français a réaffirmé l’attachement de la France à une Syrie unie où toutes les composantes seraient protégées.
Le ministère des Affaires étrangères a également rappelé que la France continuait de travailler, en coordination avec les États-Unis, pour faciliter le dialogue et assurer la pleine application de l’accord du mois de mars.
Un test crucial pour le nouveau pouvoir
Depuis la chute du régime précédent en décembre 2024, le nouveau pouvoir à Damas, d’obédience islamiste, avait multiplié les déclarations en faveur de la protection des minorités. Pourtant, les faits successifs semblent contredire ces engagements.
Les massacres d’alaouites sur la côte en mars, les violences contre les druzes dans le sud en juillet, et maintenant cette confrontation ouverte avec les Kurdes à Alep interrogent sérieusement la capacité du nouveau régime à tenir ses promesses d’inclusion.
Les Kurdes : une minorité stratégique
Les Kurdes représentent une minorité ethnique importante en Syrie, particulièrement concentrée dans le nord-est du pays. Leur contrôle de vastes territoires riches en pétrole et en terres agricoles leur confère un poids stratégique considérable.
Toute solution durable à la crise syrienne passera nécessairement par un accord acceptable avec cette composante essentielle de la mosaïque syrienne.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Au-delà des enjeux politiques et militaires, c’est surtout la situation des civils qui préoccupe les organisations humanitaires. Déplacements massifs, accès limité aux soins et à la nourriture, destruction d’infrastructures : les besoins sont immenses et augmentent de jour en jour.
Dans les quartiers toujours sous le feu, des milliers de familles n’ont pas pu ou pas voulu partir, par peur de perdre leurs biens ou par manque de solutions ailleurs.
Quelles perspectives pour Alep et la Syrie ?
La reprise des combats à Alep constitue sans doute l’une des crises les plus sérieuses auxquelles le nouveau pouvoir syrien doit faire face depuis son arrivée. Elle met à nu les fragilités de la transition politique et les limites de la réconciliation nationale promise.
Si la médiation internationale parvient à imposer un nouveau cessez-le-feu et à relancer les négociations, il restera ensuite à reconstruire une confiance aujourd’hui profondément abîmée.
Dans le cas contraire, le risque est grand de voir s’installer une nouvelle période de confrontation ouverte entre Damas et les forces kurdes, avec toutes les conséquences humanitaires et sécuritaires que cela impliquerait pour l’ensemble du pays et pour la région.
Pour l’instant, les habitants d’Alep attendent, sous la pluie et dans le bruit des combats, que les grandes puissances et les acteurs locaux trouvent enfin une issue pacifique à ce nouveau cycle de violence.
La nuit tombe sur une ville qui espère encore, malgré tout, pouvoir un jour retrouver la paix.









