Par un froid matin de janvier, une file silencieuse s’étire devant un petit bar de station de ski. Dans les mains, des bouquets immaculés, des bougies tremblantes, des peluches serrées contre soi. Personne ne parle beaucoup. Les regards se perdent dans les fleurs déjà recouvertes d’une fine pellicule de neige. Ce jour-là, Crans-Montana ne ressemble plus à la station huppée que l’on connaît : elle est devenue le théâtre d’une douleur nationale.
Le drame s’est produit dans la nuit qui sépare l’ancienne année de la nouvelle. Quarante jeunes vies fauchées en quelques minutes dans un incendie d’une violence inouïe. 116 blessés, dont beaucoup portent encore aujourd’hui des séquelles graves. Huit jours plus tard, la Suisse entière s’arrête.
Une nation en deuil, un pays qui se recueille
Le 9 janvier 2026, la Confédération helvétique décrète une journée de deuil national. Une mesure rare, réservée aux événements qui marquent profondément le pays. Partout, les drapeaux sont en berne. Mais c’est à Crans-Montana que la douleur se concentre avec le plus d’intensité.
Le geste d’un homme venu de loin
Un Lyonnais de trente ans arrive les mains chargées. Quarante roses blanches. Une pour chaque victime. Il les dépose avec une lenteur presque rituelle sur l’autel de fortune qui s’est constitué devant l’entrée du bar Le Constellation. Une bâche protège désormais ces offrandes fragiles de la neige qui continue de tomber doucement.
« J’en ai apporté 40. Une pour chacune des victimes », explique-t-il simplement. Il raconte qu’il est quelqu’un qui aime faire la fête, que cette tragédie l’a renvoyé à sa propre jeunesse, à ces nuits où l’on ne pense pas au danger.
« On aurait pu être dans une soirée sans faire attention et être piégé comme ça. »
Ce témoignage, spontané, résonne chez beaucoup de personnes présentes ce jour-là. La frontière entre la joie insouciante et la catastrophe absolue s’est révélée terriblement ténue.
Un mémorial improvisé devenu lieu de recueillement
Devant le bar, les hommages s’accumulent depuis le matin de la tragédie. Fleurs, bougies, peluches, messages écrits à la hâte sur des bouts de carton. La neige recouvre peu à peu l’ensemble, mais les habitants locaux veillent à ce que rien ne soit oublié. Une bâche a été installée pour protéger cet autel de l’humidité et du froid mordant.
Chaque objet raconte une histoire. Une peluche rose pour rappeler l’enfance volée. Une bougie pour une lumière qui ne s’éteindra jamais dans les mémoires. Une rose blanche pour la pureté d’une vie interrompue trop tôt.
Des visages venus de partout
La journée de deuil attire des gens de toute la Suisse, mais aussi de l’étranger. Un jeune Italien de dix-sept ans descend de Toscane. Il allume une bougie, s’agenouille, semble prier un instant. Lorsqu’il se relève, ses yeux sont pleins de larmes.
« C’est terrible, mais c’était évitable. »
Ses mots, prononcés d’une voix brisée, résument le sentiment diffus qui flotte dans l’air : l’injustice d’un drame qui aurait pu être évité.
Une réfugiée ukrainienne de 61 ans, installée à Sion, fait également le déplacement. Elle explique que la mort frappe partout, même ici, dans ce pays qu’elle a choisi pour sa sécurité.
Les pompiers, au cœur de l’émotion
Parmi la foule, on remarque particulièrement les uniformes. Des sapeurs-pompiers volontaires, venus parfois de très loin. Un pompier du canton du Jura, âgé de 38 ans, est monté avec trois collègues. Ils sont venus allumer des bougies et soutenir leurs confrères valaisans.
« C’est une situation qu’on n’aimerait jamais rencontrer. On ne peut pas se préparer à ce genre de situation, ce n’est pas possible, même en faisant toutes les formations possibles. »
Ces mots lourds disent la réalité du métier : certaines nuits, aucune préparation ne suffit.
Une cérémonie retransmise partout
À Crans-Montana, la cérémonie officielle est diffusée sur de grands écrans. Elle se déroule à Martigny, en contrebas dans la vallée du Rhône. Environ 1 400 personnes sont rassemblées au centre des congrès de la station. Beaucoup pleurent en silence.
Quand les secouristes entrent dans la salle, une ovation spontanée les accueille. Un hommage vibrant à ceux qui ont risqué leur vie pour tenter d’en sauver d’autres.
La parole des habitants du cru
Les Valaisans sont là, en nombre. Un homme de 60 ans est venu avec sa famille et ses petits-enfants. Il explique qu’il tenait à être présent pour témoigner de la solidarité de la région.
Une habitante du Jura, tenant un énorme ours en peluche dans les bras, parle d’une cérémonie « très simple et vraiment très touchante ». Elle insiste sur l’importance de se réunir dans ce moment où la jeunesse du pays est endeuillée.
Une douleur qui dépasse les frontières
Parmi les victimes, plusieurs nationalités étaient représentées. Des Français, des Italiens, des Suisses bien sûr. La tragédie a touché des familles dans plusieurs pays européens. Ce caractère international ajoute encore une couche de tristesse à l’événement : des jeunes qui étaient venus fêter la nouvelle année dans les Alpes suisses n’en sont jamais repartis.
Que reste-t-il quand les caméras s’éloignent ?
La journée de deuil national terminée, les écrans géants éteints, les cars repartis, que deviendra ce lieu ? Le mémorial restera-t-il ? Les questions sur les causes de l’incendie, sur les mesures de sécurité, sur la responsabilité des uns et des autres vont occuper les prochains mois.
Mais pour l’instant, ce sont les gestes simples qui dominent : une rose déposée, une bougie allumée, un regard échangé, une larme essuyée discrètement. Dans le silence de la neige qui tombe sur Crans-Montana, quarante vies fauchées continuent de parler à ceux qui restent.
Et chacun repart avec la même question lancinante : comment éviter que l’insouciance d’une nuit de fête ne se transforme en cauchemar éternel ?
La réponse n’existe pas encore. Mais l’émotion collective de ce 9 janvier 2026 restera, elle, gravée dans la mémoire d’une nation et de tous ceux qui, de près ou de loin, ont été touchés par ce drame.
Parce qu’au-delà des chiffres, au-delà des communiqués officiels, ce sont quarante visages, quarante sourires figés à jamais dans la jeunesse, que la Suisse et l’Europe entière pleurent aujourd’hui.
Et quarante roses blanches, déposées avec une infinie délicatesse, pour dire simplement : vous n’êtes pas oubliés.









