Imaginez une délégation entière qui traverse la mer Rouge pour se rendre dans la capitale d’une puissante monarchie du Golfe, et qui, quelques jours plus tard, annonce la fin soudaine d’un projet politique qui mobilise des milliers de personnes depuis des années. C’est exactement la scène qui s’est déroulée récemment au Yémen, où le mouvement séparatiste du Sud vient de connaître un épisode particulièrement troublant.
Entre pressions diplomatiques, rivalités régionales et luttes de pouvoir internes, l’histoire de cette annonce de dissolution suivie d’un démenti retentissant révèle les fragilités extrêmes du paysage politique yéménite actuel. Retour sur les faits et sur ce que cette séquence dit des rapports de force dans la région.
Un coup de théâtre politique au cœur du Golfe
Vendredi dernier, les écrans de télévision saoudienne ont diffusé une courte allocution qui a immédiatement fait l’effet d’une bombe dans les cercles politiques yéménites. Le secrétaire général d’une des principales composantes du mouvement séparatiste sud a prononcé des mots lourds de conséquences : la dissolution pure et simple de son organisation.
Ce n’était pas n’importe quel porte-parole. Il s’exprimait depuis Riyad, entouré d’une délégation conséquente de plus de cinquante membres. Les images montraient des visages graves, presque sombres, comme si chacun mesurait parfaitement la portée historique de l’instant.
Les circonstances troublantes du déplacement à Riyad
La délégation était arrivée dans la capitale saoudienne seulement deux jours plus tôt, mercredi. Depuis, ses membres étaient devenus injoignables, coupés du monde extérieur. Cette opacité a immédiatement alimenté les spéculations sur la nature réelle des discussions menées derrière les portes closes.
Ce voyage intervenait dans un contexte extrêmement tendu. Quelques semaines auparavant, les forces séparatistes avaient lancé une offensive d’envergure dans plusieurs provinces du sud-est du pays. Elles avaient rapidement pris le contrôle de vastes territoires avant de se heurter à une contre-offensive déterminée.
L’offensive qui a tout changé
En décembre dernier, profitant d’un rapport de force momentanément favorable, les séparatistes avaient étendu leur emprise sur des zones jusque-là disputées. Les provinces concernées étaient stratégiques : Hadramout et Mahra, deux régions immenses qui bordent l’océan Indien et qui représentent à elles seules une part considérable du potentiel économique du sud.
Cette avancée fulgurante a provoqué une réaction immédiate de la part des autres composantes du camp anti-houthis. Soutenues par des moyens militaires conséquents, ces forces ont réussi à reprendre la quasi-totalité des territoires perdus dès les premiers jours de janvier.
Ce revers militaire a constitué un tournant. Il a démontré que les ambitions territoriales rapides pouvaient se heurter à des résistances beaucoup plus organisées que prévu.
La convocation à Riyad : dialogue ou ultimatum ?
Face à cette nouvelle donne sur le terrain, la puissante monarchie du Golfe a réagi en convoquant les principaux acteurs du sud yéménite. L’objectif affiché était d’ouvrir un dialogue entre les différentes factions pour tenter de rétablir une certaine unité face à la menace principale qui pèse sur le pays depuis plus de dix ans.
Mais très rapidement, la version officielle de la convocation a été mise en doute par plusieurs responsables du mouvement séparatiste.
La riposte immédiate depuis l’extérieur
Quelques heures seulement après l’allocution télévisée, le vice-président du mouvement a pris la parole sur les réseaux sociaux. Dans un message très clair, il a qualifié l’annonce de « farce politique » et affirmé qu’elle avait été prononcée sous la contrainte.
Cette décision a été prise sous la pression et la contrainte d’une équipe soumise aux restrictions de l’assignation à résidence.
Il a également insisté sur le fait que seules les instances dirigeantes réunies au complet pouvaient prendre une décision aussi grave concernant l’avenir de l’organisation.
Le chef du mouvement évincé de la présidence
Le président du Conseil de transition devait initialement faire partie de la délégation. Selon plusieurs sources internes, il aurait renoncé à embarquer dans l’avion après avoir été informé des conditions posées par ses hôtes : la dissolution du mouvement en échange d’un éventuel retour en grâce politique.
Depuis cet épisode, il a été officiellement écarté de ses fonctions au sein de la présidence reconnue par la communauté internationale. Les versions divergent sur sa localisation actuelle : certains affirment qu’il a rejoint les Émirats arabes unis, d’autres qu’il se trouve toujours à Aden.
Une rivalité ancienne entre deux puissances du Golfe
Pour comprendre les tensions actuelles, il faut remonter à l’origine même de l’intervention militaire dans le pays en 2015. À l’époque, Riyad et Abou Dhabi avaient formé une coalition visant à contrer l’avancée des rebelles houthis qui s’étaient emparés de la capitale et d’une grande partie du nord.
Mais au fil des années, les deux capitales ont progressivement divergé dans leurs priorités stratégiques et leurs soutiens locaux. Cette divergence est devenue particulièrement visible dans le sud du pays, où les agendas parfois contradictoires ont donné naissance à une véritable compétition d’influence.
Les séparatistes et leurs soutiens extérieurs
Le mouvement séparatiste bénéficie depuis longtemps d’un appui marqué de la part d’Abou Dhabi. Cet appui s’est traduit par un soutien logistique, financier et militaire qui a permis au Conseil de transition de consolider ses positions, notamment dans la ville portuaire stratégique d’Aden.
De son côté, Riyad a privilégié les relations avec d’autres composantes politiques du sud, souvent plus attachées à l’unité du pays, même si cette unité reste toute relative dans le contexte actuel.
Un rêve d’indépendance vieux de plus de trente ans
Le projet porté par le mouvement séparatiste n’est pas nouveau. Il puise ses racines dans l’histoire récente du Yémen. Entre 1967 et 1990, le sud du pays formait un État indépendant reconnu internationalement : la République démocratique populaire du Yémen.
L’unification de 1990, qui a donné naissance à la République du Yémen telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’a jamais été pleinement acceptée par une partie significative de la population du sud. De nombreuses crises ont jalonné les décennies suivantes, culminant avec la guerre civile de 1994.
Aujourd’hui, les partisans de la sécession considèrent que les conditions sont réunies pour rouvrir ce vieux dossier et obtenir une reconnaissance internationale d’un État du Sud.
Le Conseil présidentiel : une tentative fragile d’unité
Face à l’émiettement des forces anti-houthis dans le sud, une structure commune a été mise en place : le Conseil présidentiel. Cette instance regroupe théoriquement toutes les principales factions du camp loyaliste dans le sud.
Mais la coexistence entre les différentes sensibilités reste extrêmement difficile. Les séparatistes, soutenus par un acteur régional, et les autres groupes, appuyés par un autre, vivent dans une sorte de cohabitation forcée où chaque camp cherche à renforcer sa position.
Les accusations récentes et les risques d’escalade
La semaine dernière encore, des responsables officiels ont publiquement accusé les Émirats arabes unis de mener des actions qualifiées d’« extrêmement dangereuses » pour la stabilité de la coalition. Ces déclarations témoignent d’une dégradation très nette des relations entre les deux capitales sur le dossier yéménite.
Dans ce contexte, l’annonce de dissolution suivie de son démenti immédiat apparaît comme un symptôme supplémentaire de la crise profonde qui traverse le camp anti-houthi dans le sud.
Quelles perspectives pour le mouvement séparatiste ?
La question est désormais posée : le Conseil de transition du Sud peut-il survivre à cet épisode ? La délégation reste à Riyad, toujours injoignable selon plusieurs sources. Le reste de la direction appelle à sa libération et maintient que l’organisation continue d’exister pleinement.
Dans le même temps, les combats pourraient reprendre si aucune solution politique n’est trouvée rapidement. La province de Mahra, en particulier, reste une zone de tension majeure où les différentes factions continuent de se disputer le contrôle.
Le poids des rivalités régionales sur l’avenir du Yémen
Ce qui se joue actuellement dans le sud du Yémen dépasse largement le cadre d’une simple querelle entre factions locales. Il s’agit d’un affrontement indirect entre deux des plus importantes puissances du Golfe, chacune poursuivant ses propres objectifs stratégiques dans la région.
Pour les populations du sud, prises en étau entre ces différentes influences, l’avenir reste plus incertain que jamais. Entre le rêve d’indépendance, la volonté de certains d’une unité nationale fragile et la réalité d’une guerre civile qui dure depuis plus d’une décennie, la voie vers une stabilisation semble encore très lointaine.
Une chose est sûre : les prochains jours et les prochaines semaines seront déterminants pour savoir si le mouvement séparatiste sud pourra rebondir après ce qui ressemble à l’une des crises les plus graves de son histoire récente.
À suivre de très près, car les répercussions de cet épisode pourraient bien redessiner durablement les rapports de force dans l’ensemble du pays.









