Imaginez un instant : depuis plus de cinquante ans, chaque fin janvier, la petite ville d’Angoulême se transforme en capitale mondiale de la bande dessinée. Des milliers de passionnés, des auteurs venus du monde entier, des files d’attente interminables devant les stands… Et puis, soudain, le silence. Pour la toute première fois depuis sa création en 1974, l’édition 2026 n’aura pas lieu. Ce séisme dans le petit monde de la BD française marque aujourd’hui le début d’une page complètement nouvelle.
La décision d’annuler cette 53e édition n’est pas tombée comme un couperet sorti de nulle part. Elle est le résultat d’une profonde crise de confiance entre une grande partie des professionnels du secteur et l’entité qui organisait l’événement jusqu’alors. Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’avenir avec une certaine prudence mêlée d’espoir.
Une refondation complète pour retrouver la confiance
Face à cette situation inédite, les acteurs historiques du festival ont choisi de ne pas baisser les bras. Au contraire, ils ont décidé de saisir cette opportunité pour repenser entièrement le projet. Un appel à projets ambitieux est désormais lancé, avec pour objectif de confier l’organisation à une nouvelle structure capable de porter haut les valeurs de la bande dessinée.
Le cahier des charges qui accompagnera cet appel est présenté comme plus clair, plus transparent et surtout beaucoup plus exigeant sur plusieurs points cruciaux. La lutte contre les violences sexistes et sexuels occupe une place centrale dans ce nouveau cadre. La question n’est plus accessoire : elle devient un critère incontournable.
Les grandes exigences du nouveau cahier des charges
Parmi les engagements demandés aux candidats, plusieurs points marquent une véritable rupture avec les pratiques antérieures :
- Accès gratuit pour l’ensemble des auteurs et autrices ainsi que pour les autres professionnels du secteur
- Mise en place de mesures exemplaires et vérifiables de lutte contre le harcèlement et les violences sexistes
- Projet global ambitieux sur le plan culturel et international
- Connaissance profonde et reconnue du milieu de la bande dessinée
Ces exigences ne sont pas simplement listées pour faire joli. Elles répondent directement aux principales critiques qui ont émergé ces dernières années et qui ont fini par provoquer l’implosion de l’édition précédente.
Un calendrier serré pour désigner le futur organisateur
L’appel à projets sera officiellement lancé le mardi suivant l’annonce. Les candidats auront ensuite jusqu’au 12 mars pour déposer leur dossier complet. Une première sélection aura lieu, et trois projets finalistes seront auditionnés durant la semaine du 6 avril.
Le lauréat sera connu dès la semaine suivante. Un rythme extrêmement soutenu qui montre à quel point la volonté de ne pas laisser le festival disparaître est forte. Il ne s’agit pas de prendre un an ou deux de pause : l’objectif est clairement de relancer la machine le plus rapidement possible.
« On sera très attentifs pour que tout cela se concrétise réellement avec le futur prestataire »
Représentant des auteurs
Cette citation illustre parfaitement l’état d’esprit actuel : confiance mesurée, vigilance maximale.
Vers une nouvelle identité visuelle et temporelle ?
Parmi les libertés laissées aux candidats figure la possibilité de repenser entièrement l’identité du festival. Cela inclut :
- Le nom même de l’événement
- Le logo emblématique
- Les dates traditionnelles de fin janvier
- Les lieux habituels dans la ville
Le futur festival pourrait ainsi se tenir entre janvier et mi-mars, une fenêtre élargie qui vise probablement à éviter les conflits de dates avec d’autres manifestations importantes tout en offrant plus de flexibilité climatique et logistique.
Cette liberté de réinvention est à double tranchant : elle peut effrayer les puristes attachés à la tradition, mais elle constitue aussi une formidable opportunité de moderniser un événement qui en a grandement besoin.
Un contrat plus court, plus contrôlable
Autre changement majeur : la durée du contrat passé avec le futur organisateur. Alors que les précédents engagements étaient conclus pour dix ans, le nouveau cadre prévoit cinq années, avec une possible année supplémentaire.
Ce raccourcissement n’est pas anodin. Il s’agit clairement d’une mesure de précaution permettant de reprendre la main plus facilement en cas de dérive ou de mauvais résultats. La confiance se gagne désormais sur des périodes plus courtes et avec des points d’évaluation réguliers.
Les racines de la crise : ce qu’il faut retenir
Pour bien comprendre l’ampleur du changement en cours, il est nécessaire de revenir brièvement sur les raisons qui ont conduit à cette annulation historique.
Les critiques portaient principalement sur plusieurs aspects :
- Une opacité croissante dans la gestion et les prises de décision
- Une dérive commerciale jugée excessive par de nombreux acteurs
- La gestion catastrophique d’une affaire grave survenue en marge du festival
Cette dernière affaire a servi de catalyseur. Lorsqu’une salariée a porté plainte pour viol survenu lors d’une précédente édition, la réponse de l’organisateur a été jugée totalement inadéquate par une très large partie de la profession. Le licenciement de cette personne après sa prise de parole a fini de mettre le feu aux poudres.
Face à l’ampleur de la mobilisation et à la menace très réelle d’un boycott massif, la seule issue raisonnable était l’annulation pure et simple. Une décision lourde, mais probablement inévitable à ce stade.
Un espoir partagé par les auteurs
Malgré la gravité de la situation, les réactions des représentants des auteurs sont plutôt positives. La volonté affichée de repartir sur de nouvelles bases, avec des garanties renforcées, est perçue comme un signal encourageant.
« La bonne volonté générale est extrêmement rassurante pour l’avenir du festival »
Porte-parole des auteurs
Cette phrase résume bien l’ambiance actuelle : plus personne ne veut voir disparaître ce rendez-vous majeur, mais plus personne n’accepte non plus de continuer comme avant.
Quels enjeux pour l’international ?
Le festival d’Angoulême n’est pas seulement un événement national. Il s’agit de l’un des plus importants rendez-vous mondiaux de la bande dessinée, rivalisant avec des manifestations comme le Comic-Con de San Diego ou le Japan Expo (dans une autre dimension).
Conserver et même développer cette dimension internationale constitue l’un des grands défis du futur organisateur. Il ne suffira pas de garder quelques invités étrangers de prestige. Il faudra imaginer de nouveaux formats, renforcer les passerelles avec les marchés asiatiques, américains et sud-américains, et surtout redonner envie à la jeune création internationale de faire le voyage jusqu’en Charente.
Le poids des financeurs publics dans la refondation
La mairie d’Angoulême et l’association qui regroupe les différents partenaires financiers jouent un rôle central dans cette nouvelle étape. Ce sont eux qui ont pris l’initiative de lancer cet appel à projets et de définir le cadre.
Leur responsabilité est donc immense. Ils devront non seulement choisir le meilleur projet, mais également accompagner le lauréat dans sa prise en main et veiller au respect scrupuleux du cahier des charges durant les cinq années à venir.
Et maintenant ? Les prochaines étapes clés
Voici le calendrier prévisionnel des prochains mois :
| Lancement officiel de l’appel à projets | Mardi prochain |
| Date limite de dépôt des dossiers | 12 mars |
| Auditions des trois finalistes | Semaine du 6 avril |
| Annonce du lauréat | Semaine suivante (mi-avril) |
À partir de là, le ou la futur(e) organisateur(trice) aura fort à faire pour monter une première édition renouvelée dans des délais très contraints. Mais l’aventure semble relancée.
Une occasion unique de redéfinir la bande dessinée de demain
Au-delà des questions d’organisation et de gouvernance, c’est peut-être toute la place de la bande dessinée dans la société française qui se joue en ce moment. Le festival d’Angoulême a toujours été bien plus qu’une simple foire commerciale : il est aussi un lieu de réflexion, de rencontres, de transmission.
En choisissant de tout revoir, les acteurs du secteur montrent qu’ils sont prêts à se poser les vraies questions : comment rendre l’événement plus inclusif ? Comment mieux protéger les personnes qui y travaillent ? Comment valoriser davantage la création face aux logiques purement mercantiles ?
Les réponses qui seront apportées dans les prochains mois seront déterminantes, non seulement pour l’avenir du festival, mais pour l’ensemble de la filière bande dessinée en France.
Une chose est sûre : nous assistons à un moment charnière. Après le choc de l’annulation, place désormais à la reconstruction. Et cette reconstruction s’annonce passionnante à suivre.
Le voyage ne fait que commencer.
À retenir en 5 points clés
- Annulation historique de l’édition 2026
- Lancement d’un appel à projets ambitieux
- Cahier des charges exigeant sur l’éthique et la transparence
- Possibilité de repenser nom, logo, dates et lieux
- Contrat de 5 ans renouvelable une fois
Le petit monde de la bande dessinée retient son souffle. Dans quelques mois, nous saurons si Angoulême a réussi sa mue ou si la crise aura laissé des traces indélébiles. Une chose est certaine : plus rien ne sera comme avant.









