Imaginez une adolescente de quinze ans, forcée de quitter les limites d’un camp de fortune pour trouver de quoi nourrir sa famille. Quelques mètres à peine suffisent pour que sa vie bascule. Un inconnu l’agresse sexuellement, et un an plus tard, elle porte dans ses bras un enfant né de cette horreur. Ce n’est pas un scénario fictif, mais la réalité vécue par Sabine, dans l’est de la République démocratique du Congo.
Un fléau qualifié de « systémique » par l’Unicef
Le rapport publié fin décembre par l’Unicef est sans appel : les violences sexuelles à l’encontre des enfants sont endémiques, systémiques et en aggravation sur l’ensemble du territoire congolais. Si le conflit armé qui ravage l’est du pays depuis trente ans reste un facteur majeur, ces exactions ne se limitent plus aux zones de guerre. Elles gangrènent toutes les provinces, avec une nette augmentation depuis 2022.
Ce constat glace le sang. Des milliers de mineurs, filles comme garçons, se retrouvent piégés dans un cycle de violence où la vulnérabilité extrême côtoie l’impunité la plus totale.
Le quotidien dans les camps de déplacés
Dans la province de l’Ituri, au nord-est, le camp de Rhoo perchée sur une colline de savane illustre parfaitement cette tragédie. Des milliers de personnes, majoritairement issues de la communauté Hema, y vivent assiégées. À quelques mètres des barrières gardées par les Casques bleus, le danger rôde sous la forme de miliciens d’un groupe armé prétendant défendre les intérêts de la communauté Lendu.
Pour survivre, beaucoup de jeunes sortent malgré les risques. Chercher du bois, cultiver un lopin de terre ou ramasser des légumes devient une mission périlleuse. Sabine, comme tant d’autres, n’a pas eu le choix ce jour-là.
Antoinette, violée à treize ans alors qu’elle allait aux champs, se souvient encore de la honte qui l’a submergée. Elle se couvrait d’un pagne pour cacher sa grossesse naissante, craignant le jugement des siens.
« J’avais honte devant les gens et je me couvrais souvent d’un pagne pour me cacher. »
Antoinette, victime à 13 ans
Ces adolescentes deviennent souvent cheffes de foyer ou doivent s’occuper de personnes âgées incapables de travailler. Rachel Mwisi, agente de santé spécialisée dans l’accueil des mineurs victimes, explique qu’elle plaide sans relâche auprès des familles pour qu’elles ne rejettent pas leurs enfants.
Malheureusement, le silence reste la règle. Beaucoup préfèrent cacher le drame jusqu’à ce qu’une grossesse révèle l’impensable.
Le poids du regard communautaire
Sabine a eu la chance de pouvoir rester auprès de ses parents. D’autres n’ont pas cette opportunité. Certaines jeunes filles mariées trouvent un soutien chez leur conjoint, mais celles qui sont célibataires deviennent une charge supplémentaire pour des familles déjà démunies.
« Les filles qui se sont mariées sont aidées par leurs époux, mais moi, ce sont mes parents qui s’occupent de moi et pour cela je suis embarrassée », confie Sabine.
Le rejet peut aller plus loin. Dans certaines communautés, la victime est vue comme souillée, portant atteinte à l’honneur familial. Ce regard stigmatisant aggrave la souffrance psychologique déjà immense.
Une justice défaillante et des arrangements à l’amiable
Dans les zones rurales comme autour de Rhoo, l’appareil judiciaire est quasi inexistant. Lenteurs, corruption, absence physique : les obstacles sont nombreux. Résultat, les familles optent souvent pour des solutions « coutumières ».
Un dédommagement financier est négocié directement avec la famille du bourreau. Officiellement, on ne parle pas de viol, mais seulement de « prise en charge » de la victime. Un montant est fixé, payé, et l’affaire est close.
Cette pratique, pourtant interdite par la loi congolaise, crée un cycle vicieux d’impunité, selon les avocats spécialisés qui accompagnent les victimes à Bunia, la capitale provinciale.
« Vous ne pouvez pas passer une journée sans entendre parler de telles affaires, même en ville. »
Joelle Kahindo, psychologue
Pire encore, certaines familles, pour éviter le scandale, organisent un mariage forcé entre la victime et son agresseur. La jeune fille n’a pas son mot à dire, sa dignité est bafouée une seconde fois.
Ces arrangements ne concernent pas seulement les miliciens armés. De nombreux cas surviennent à l’intérieur même des camps ou des quartiers, perpétrés par des membres de la même communauté.
La précarité, terreau de l’exploitation
Dans un pays classé parmi les plus pauvres du monde, la misère extrême pousse certains mineurs à accepter des relations sexuelles contre une somme dérisoire. Moins d’un dollar parfois, comme dans cette affaire évoquée par un avocat : une adolescente a cédé pour 2 000 francs congolais.
Les agresseurs prétendent alors qu’il s’agissait d’un acte « consenti ». Pourtant, la loi est claire : toute relation avec un mineur est illégale, point final.
Cette confusion entre survie et consentement révèle l’ampleur de la vulnérabilité dans laquelle se trouvent ces enfants. Conflits armés, déplacements massifs, absence d’écoles et de perspectives : tout concourt à les exposer davantage.
Un phénomène national, pas seulement lié au conflit
Si l’est du pays concentre les regards en raison des affrontements armés – notamment l’avancée continue d’un groupe rebelle malgré les accords de paix –, le rapport de l’Unicef insiste sur un point crucial : ces violences touchent toutes les provinces.
Des cas sont documentés partout, en milieu rural comme urbain. L’augmentation observée depuis 2022 témoigne d’une dégradation générale de la protection des enfants dans le pays.
Le conflit reste un accélérateur majeur, avec ses déplacements de population, sa destruction des structures sociales et son climat d’impunité. Mais il n’explique pas tout. La pauvreté structurelle, les traditions patriarcales, la faiblesse de l’État jouent également un rôle déterminant.
Vers une prise de conscience collective ?
Les agents de santé, psychologues et avocats sur le terrain multiplient les sensibilisations. Ils alertent les familles, accompagnent les victimes, tentent de briser le mur du silence.
Mais le chemin reste long. Tant que l’impunité prédominera, tant que la précarité extrême poussera les enfants à prendre des risques mortels pour survivre, le cycle se poursuivra.
Les histoires de Sabine et Antoinette ne sont que la partie émergée d’un drame national. Derrière chaque témoignage se cachent des centaines, voire des milliers d’autres enfants dont la voix reste étouffée.
Il est urgent que la communauté internationale, mais surtout les autorités congolaises, prennent la pleine mesure de cette crise. Renforcer la justice, protéger les camps, offrir des alternatives économiques, éduquer les communautés : les pistes existent.
Parce qu’aucun enfant ne devrait avoir à choisir entre mourir de faim et risquer un viol. Parce qu’aucune adolescente ne devrait porter seule le poids d’un traumatisme infligé par la violence des adultes.
La RDC, riche de ses ressources et de sa jeunesse, mérite mieux que ce fléau qui ronge son avenir. Il est temps d’agir, concrètement et sans relâche.
À retenir :
- Les violences sexuelles contre les mineurs sont qualifiées de systémiques par l’Unicef.
- Le phénomène touche toutes les provinces, avec une aggravation depuis 2022.
- Précarité et impunité forment un cocktail explosif pour les enfants.
- Les arrangements à l’amiable et mariages forcés perpétuent le cycle.
- Une mobilisation générale est nécessaire pour protéger la jeunesse congolaise.
Ces témoignages, bien que douloureux, doivent nous interpeller. Ils rappellent que derrière les statistiques se trouvent des vies brisées, des enfances volées. Espérons que la lumière jetée sur ces drames contribuera, un jour, à les faire cesser.









