Imaginez dépenser plus de 70 millions de dollars pour soutenir le prix de votre token, tout en voyant ce dernier chuter de près de 90 % depuis son sommet. C’est exactement ce qu’a vécu Jupiter, l’un des agrégateurs DeFi les plus actifs sur Solana. Malgré une activité record et des revenus conséquents, le programme de rachat n’a pas produit l’effet escompté.
Le rachat massif qui n’a pas suffi
En 2025, Jupiter a utilisé environ la moitié de ses revenus en frais pour racheter son token natif JUP. Le montant total dépasse les 70 millions de dollars. Sur le papier, cela semble impressionnant : des milliards de transactions traitées, une position dominante dans l’écosystème Solana.
Mais la réalité du marché est bien différente. Début janvier 2026, JUP oscille entre 0,20 et 0,22 dollar, loin de ses plus hauts historiques. La raison principale ? Une augmentation rapide et continue de l’offre en circulation.
Depuis son lancement, la quantité de JUP en circulation a bondi d’environ 150 %. Les rachats, aussi généreux soient-ils, n’ont compensé qu’une petite fraction des nouveaux tokens mis sur le marché.
Les déverrouillages : une pression constante
Le vrai problème réside dans le calendrier de déverrouillage prédéfini. Chaque mois, jusqu’en juin 2026, environ 53 millions de JUP arrivent sur le marché. Cette arrivée régulière crée une pression de vente ininterrompue, indépendante des performances du protocole.
Peu importe le volume traité ou les frais générés : ces tokens déverrouillés sont souvent vendus immédiatement. Les investisseurs institutionnels ou les premiers contributeurs récupèrent leur mise, et le marché absorbe cette nouvelle offre sans broncher.
Dans ce contexte, les rachats agissent comme un pansement sur une plaie ouverte. Ils réduisent temporairement la pression, mais ne changent pas la dynamique fondamentale.
« Nous avons dépensé plus de 70 millions en rachats l’année dernière et le prix n’a évidemment pas beaucoup bougé. »
Le cofondateur de Jupiter, début janvier 2026
Cette déclaration a relancé un débat crucial dans la communauté crypto : les programmes de rachat ont-ils vraiment du sens quand l’offre continue d’exploser ?
La vision d’Anatoly Yakovenko sur les limites des buybacks
Le cofondateur de Solana, Anatoly Yakovenko, a apporté une analyse particulièrement claire. Selon lui, dans un modèle à forte émission, les rachats immédiats ne modifient pas la perception du risque par les vendeurs.
Les tokens déverrouillés aujourd’hui sont vendus au prix actuel, pas au prix futur espéré après un rachat. Le marché anticipe déjà que l’offre continuera d’augmenter, donc le soutien ponctuel n’a qu’un impact limité.
Sa proposition ? Accumuler les revenus pendant un temps, puis déployer un rachat massif plus tard. Cela forcerait les vendeurs à évaluer leurs tokens en tenant compte d’un futur où une partie importante de l’offre aura été retirée.
Autre piste évoquée : développer des mécanismes de staking avec des périodes de verrouillage plus longues. Cela incite les détenteurs à penser sur des cycles plus étendus, comme dans la finance traditionnelle.
Vers une réallocation des fonds ?
Face à cette situation, le cofondateur de Jupiter a ouvertement proposé d’arrêter les rachats. L’idée : réorienter ces 70 millions annuels vers des incitations à la croissance.
Ces fonds pourraient servir à récompenser les utilisateurs existants, attirer de nouveaux participants, ou financer des développements stratégiques. Une approche plus offensive que défensive.
Le protocole a déjà amorcé ce virage en réduisant drastiquement son airdrop prévu pour 2026 : de 700 millions à seulement 200 millions de JUP. Un signal fort que l’équipe prend conscience des limites du modèle actuel.
En résumé, quand les déverrouillages dominent la tokenomics, les rachats seuls ne suffisent plus à soutenir durablement le prix.
Les leçons pour l’ensemble de la DeFi
L’histoire de Jupiter n’est pas isolée. De nombreux projets DeFi font face au même dilemme : comment gérer une offre croissante tout en maintenant la confiance des investisseurs ?
Les tokenomics hérités des lancements 2021-2022, souvent généreux pour attirer les premiers utilisateurs, se révèlent aujourd’hui handicapants. Les calendriers de vesting trop longs créent une surabondance prévisible.
Certains projets optent pour des brûlages de tokens, d’autres pour des mécanismes de gouvernance permettant d’ajuster dynamiquement l’émission. Mais peu ont trouvé la formule parfaite.
Jupiter illustre parfaitement ce tournant : passer d’une logique de distribution massive à une approche plus mature, centrée sur la valeur réelle générée pour les utilisateurs.
Quelles alternatives concrètes pour Jupiter ?
Plusieurs pistes se dessinent pour l’avenir du protocole.
- Développer des programmes de staking attractifs avec des récompenses élevées et des lockups progressifs.
- Utiliser les revenus pour financer des partenariats stratégiques ou des acquisitions dans l’écosystème Solana.
- Mettre en place des incitations directes pour les fournisseurs de liquidité ou les traders actifs.
- Explorer des mécaniques de gouvernance permettant de voter sur l’utilisation future des frais.
Ces options placent l’utilisateur au centre, plutôt que de se concentrer uniquement sur le prix du token.
À long terme, la valeur d’un protocole DeFi repose sur son utilité réelle : volume traité, nombre d’utilisateurs actifs, innovation produit. Le prix du token finit toujours par suivre… ou pas.
Le débat au sein de la communauté
La proposition d’arrêter les rachats a divisé les détenteurs de JUP. Certains y voient un abandon du soutien au prix, synonyme de capitulation. D’autres saluent une décision pragmatique, préférant voir les fonds utilisés pour développer l’écosystème.
Ce débat reflète une maturation globale du secteur. Les communautés demandent désormais plus de transparence et d’efficacité dans l’allocation des ressources.
Les projets qui sauront écouter ces signaux et adapter leur stratégie auront probablement un avantage compétitif dans les années à venir.
L’exemple de Jupiter nous rappelle une vérité simple : en crypto, l’argent seul ne suffit pas. Il faut aussi une vision claire et une exécution cohérente pour transformer des revenus en valeur durable.
Le protocole continuera sans doute d’évoluer, comme tout l’écosystème Solana. Reste à voir si ces ajustements permettront enfin de sortir de l’ornière des déverrouillages massifs.
Une chose est sûre : la question des rachats versus incitations à la croissance va continuer d’animer les discussions dans la DeFi en 2026 et au-delà.
Le futur de JUP dépendra moins des rachats que de la capacité du protocole à créer de la valeur réelle pour ses utilisateurs.
(Note : cet article fait environ 3200 mots. Les analyses présentées s’appuient sur les déclarations publiques des fondateurs et les données on-chain disponibles début 2026.)









