Imaginez-vous réveiller au petit matin, dans une ville déjà éprouvée par des mois de siège, et découvrir que plus aucune lumière ne s’allume. Plus de ventilateur pour chasser la chaleur étouffante, plus de réfrigérateur pour conserver les maigres réserves de nourriture, plus d’eau pompée dans certains quartiers. C’est la réalité qu’ont vécue les habitants d’El-Obeid ce dimanche, lorsque une frappe de drone a touché leur centrale électrique.
Cette attaque n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une escalade préoccupante d’un conflit qui ravage le Soudan depuis près de trois ans. Pour comprendre ce qui se passe vraiment dans cette région stratégique, il faut plonger au cœur du Kordofan.
Une frappe ciblée qui plonge El-Obeid dans le noir
La compagnie nationale d’électricité a confirmé l’information dans un communiqué sobre mais alarmant. À l’aube, des drones ont visé directement la centrale d’El-Obeid, provoquant un incendie important dans la salle des machines. Le feu a rapidement rendu l’installation hors service, entraînant une coupure totale d’électricité dans toute la ville.
Les équipes de la défense civile se sont immédiatement mobilisées pour tenter de maîtriser les flammes. Mais dans un contexte de guerre, avec des ressources limitées et des risques constants, cette tâche s’annonce particulièrement difficile. La population, déjà fragilisée, se retrouve privée d’un service essentiel.
El-Obeid n’est pas une ville quelconque. Capitale de l’État du Kordofan-Nord, elle représente un point névralgique sur la carte militaire du pays. Reprise par l’armée en février dernier, elle constitue un maillon crucial sur la route reliant le Darfour à Khartoum.
Le contexte stratégique d’El-Obeid
Pourquoi tant d’acharnement sur cette ville ? La réponse tient en quelques mots : position géographique et contrôle territorial. El-Obeid se trouve sur un axe routier vital qui permet de relier l’ouest du pays, largement sous influence des paramilitaires, à la capitale tenue par l’armée.
Perdre El-Obeid signifierait couper une artère essentielle pour l’approvisionnement militaire et civil. À l’inverse, la contrôler offre un avantage considérable. C’est précisément pour cette raison que la ville est assiégée depuis de longs mois par les Forces de soutien rapide.
Les combats dans la région du Kordofan se sont particulièrement intensifiés ces derniers temps. Cette vaste zone pétrolifère du sud du pays est devenue un théâtre majeur des affrontements entre l’armée régulière et les paramilitaires.
L’escalade récente des hostilités au Kordofan
Fin décembre, un tournant semble s’être produit. Des forces alliées à l’armée ont annoncé avoir pris plusieurs localités situées au sud d’El-Obeid. Cette avancée, confirmée par des sources militaires, pourrait ouvrir la voie vers Dilling, une autre ville importante actuellement assiégée.
Cette progression n’est pas anodine. Elle vise à briser l’encerclement imposé par les paramilitaires sur plusieurs agglomérations clés du Kordofan-Sud. Dilling et Kadougli, la capitale régionale, subissent un siège depuis plus d’un an et demi.
La situation humanitaire y est catastrophique. L’ONU a officiellement déclaré l’état de famine à Kadougli en novembre dernier. Les habitants manquent de tout : nourriture, médicaments, eau potable. La coupure d’électricité à El-Obeid risque d’aggraver encore cette crise en cascade.
Les drones, nouvelle arme redoutable du conflit
Ces derniers mois, l’utilisation de drones s’est multipliée de manière inquiétante. Les paramilitaires sont régulièrement accusés de mener des attaques ciblées contre des infrastructures civiles contrôlées par l’armée.
L’objectif semble clair : paralyser les zones adverses en privant la population d’électricité. Ces coupures massives affectent des millions de personnes à travers le pays, rendant la vie quotidienne encore plus précaire.
Un précédent marquant date de décembre dernier. Une attaque contre la station électrique d’Al-Muqrin, à Atbara, avait plongé dans l’obscurité les principales villes du Soudan, y compris Khartoum et Port-Soudan, où le gouvernement pro-armée a établi son siège provisoire.
Cet épisode avait démontré la vulnérabilité du réseau électrique national. Un seul point stratégique touché, et c’est tout le pays qui vacille. La frappe sur El-Obeid suit malheureusement la même logique destructrice.
Les conséquences humanitaires immédiates
Dans une ville assiégée comme El-Obeid, l’électricité n’est pas un luxe. Elle est vitale. Les hôpitaux ont besoin de courant pour faire fonctionner les équipements médicaux essentiels. Les pompes à eau cessent de tourner. Les commerces ne peuvent plus conserver les denrées périssables.
Pour les familles, c’est la double peine : la peur des combats et l’angoisse du quotidien sans électricité. Dans la chaleur écrasante du Kordofan, l’absence de ventilation devient rapidement insupportable, particulièrement pour les personnes âgées et les enfants.
L’Organisation internationale pour les migrations a récemment tiré la sonnette d’alarme. Depuis la mi-décembre, plus de 11 000 personnes ont fui les régions du Kordofan-Nord et du Kordofan-Sud en raison de l’intensification des violences.
Ces déplacements forcés s’ajoutent à une crise des réfugiés déjà immense au Soudan. Les populations cherchent désespérément un abri, souvent dans des conditions précaires, loin de chez elles.
Un conflit qui s’enlise depuis 2023
Pour bien comprendre la gravité de la situation actuelle, il faut remonter à avril 2023. C’est à cette date que les hostilités ont éclaté entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide.
Ce qui apparaissait initialement comme une lutte de pouvoir entre deux généraux rivaux s’est rapidement transformé en guerre civile totale. Les combats se sont étendus à de nombreuses régions, touchant particulièrement le Darfour et le Kordofan.
Près de trois ans plus tard, aucun signe d’apaisement n’est visible. Au contraire, les méthodes employées deviennent de plus en plus sophistiquées et destructrices, comme l’illustre l’usage croissant des drones.
Les civils paient le prix fort de cette guerre par procuration. Pris entre deux feux, ils subissent à la fois les bombardements, les sièges prolongés et les attaques ciblées sur les infrastructures vitales.
Vers une aggravation de la crise électrique nationale ?
La répétition de ces attaques sur le réseau électrique pose une question inquiétante : le Soudan court-il vers une paralysie totale de son système énergétique ?
Chaque centrale touchée représente un coup dur pour la reconstruction future. Les dégâts matériels sont considérables, et les réparations, dans un contexte d’insécurité permanente, s’annoncent longues et complexes.
De plus, ces coupures délibérées ont un impact psychologique non négligeable. Elles visent à démoraliser les populations des zones contrôlées par l’adversaire, à les pousser peut-être à la reddition ou à la fuite.
Mais jusqu’à présent, malgré les souffrances immenses, la résilience des Soudanais reste impressionnante. Dans l’obscurité d’El-Obeid, comme ailleurs, la vie continue tant bien que mal.
La communauté internationale observe cette détérioration avec une inquiétude croissante. Mais les appels à la cessation des hostilités restent pour l’instant lettre morte. Le conflit soudanais, souvent qualifié de guerre oubliée, continue de faire des victimes jour après jour.
La frappe sur la centrale d’El-Obeid n’est qu’un épisode de plus dans cette tragédie sans fin. Elle rappelle cruellement que dans ce type de guerre moderne, les infrastructures civiles deviennent des cibles légitimes aux yeux des belligérants.
Pour les habitants du Kordofan, l’espoir d’un retour à la normale semble s’éloigner un peu plus chaque jour. Pourtant, au milieu des ténèbres, la solidarité locale et l’entraide restent des lueurs d’humanité dans ce conflit impitoyable.
À retenir : La frappe de drone sur la centrale électrique d’El-Obeid illustre l’évolution préoccupante du conflit soudanais vers des attaques ciblées sur les infrastructures essentielles, aggravant une crise humanitaire déjà dramatique au Kordofan.
La situation évolue rapidement dans cette région volatile. Les prochaines semaines diront si l’avancée récente des forces pro-armée parviendra à desserrer l’étau autour des villes assiégées, ou si de nouvelles frappes viendront encore compliquer un tableau déjà sombre.
Une chose est certaine : tant que durera ce conflit fratricide, les civils soudanais continueront de payer le prix le plus élevé. L’attaque d’El-Obeid n’est malheureusement qu’un chapitre de plus dans cette histoire tragique.









