Imaginez-vous faire la queue pendant des heures sous un soleil écrasant, juste pour espérer trouver un paquet de farine ou un peu de viande. Pour des millions de Vénézuéliens, ce n’est pas un cauchemar lointain, mais un souvenir encore vif des années 2016 et 2017. Aujourd’hui, une nouvelle menace plane : les récentes saisies de pétroliers par les États-Unis ravivent la peur d’un retour à ces temps difficiles.
Le Spectre De La Pénurie Hante À Nouveau Le Venezuela
Les images des magasins vides et des étagères désespérément nues restent gravées dans les mémoires. Beaucoup de citoyens, traumatisés par cette période, scrutent avec angoisse les développements actuels. La crise avec Washington, marquée par des mesures drastiques contre l’industrie pétrolière, fait resurgir ces vieux démons.
Le président Nicolas Maduro répète que le pays a atteint une forme d’auto-suffisance. Pourtant, sur le terrain, l’inquiétude domine. Les Vénézuéliens se demandent si l’histoire va se répéter, malgré les assurances officielles.
Des Souvenirs Indélébiles Des Années Noires
Orlando Bustamante, professeur dans une université privée et âgé de 54 ans, exprime clairement cette hantise collective. « Le fantôme de la pénurie est encore présent dans notre mémoire », confie-t-il. Il n’a pas oublié ces années de souffrance où il fallait patienter longtemps devant des commerces en attente de livraisons basiques.
La galette d’arepa, aliment de base incontournable, nécessitait alors des ingrédients introuvables comme la farine de maïs. Les queues interminables devenaient le quotidien de millions de personnes.
Cette crise s’expliquait par plusieurs facteurs combinés. La chute brutale des prix du pétrole, principale ressource du pays, avait asséché les réserves de devises nécessaires aux importations. À cela s’ajoutaient un contrôle strict des prix et des changes, qui avait fortement découragé la production locale.
« On n’a pas oublié ces années de souffrance. »
Orlando Bustamante, professeur
Les conséquences humaines furent dramatiques. Selon les chiffres de l’ONU, pas moins de 7 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis 2013, une grande partie fuyant précisément pendant ces années de disette.
Une Crise Attribuée À Une « Guerre Économique »
Le gouvernement a toujours pointé du doigt une « guerre économique orchestrée ». Selon les autorités, le secteur privé, l’opposition et surtout les sanctions américaines porteraient l’entière responsabilité de la débâcle.
Les mesures punitives de Washington ont effectivement commencé en 2017, avec un renforcement majeur en 2019 sous la première présidence de Donald Trump. Un embargo pétrolier visait alors à couper les vivres financières d’un pays presque entièrement dépendant de ses exportations d’or noir.
Cependant, certains analystes mettent l’accent sur d’autres causes internes. Une mauvaise gestion économique, avec des entreprises publiques peu performantes et un contrôle rigide des changes, aurait largement contribué à plonger le pays dans le chaos.
Orlando Bustamante résume bien cette appréhension générale : « Parfois, nous avons peur que la pénurie revienne. Si cette industrie ne va pas bien, le pays ira mal. »
Le Marché Noir Et Les Stigmates Physiques
La pénurie avait engendré un florissant marché noir. Les bachaqueros, ces revendeurs à la petite semaine, s’enrichissaient sur le dos de la population en revendant à prix d’or les produits rares.
Ana Campos, femme au foyer de 62 ans, se souvient avec amertume de ces pratiques. « Je ne veux plus entendre parler des bachaqueros qui ont gagné pas mal d’argent sur nous », déclare-t-elle. Pire encore, les commerçants marquaient parfois un numéro sur la main des clients, comme on marque du bétail, pour empêcher les resquillements dans les files d’attente.
« Et encore moins qu’on me marque à nouveau comme une vache. »
Ana Campos, femme au foyer
Ces humiliations quotidiennes ont laissé des traces profondes. Personne ne souhaite revivre pareille dégradation.
Les Saisies Récentes De Pétroliers Américains
Début décembre, Donald Trump a ordonné un blocage total des navires transportant du brut vénézuélien et sanctionnés. Les autorités américaines ont rapidement saisi deux pétroliers contenant chacun plus d’un million de barils.
Selon des données de suivi maritime, environ 17,5 millions de barils restent bloqués à bord de tankers incapables de quitter les eaux vénézuéliennes.
Washington justifie ces actions par la volonté de couper le financement présumé du narcotrafic. Caracas, de son côté, y voit une tentative claire de déstabiliser le gouvernement de Maduro pour s’approprier les immenses réserves pétrolières du pays, les plus importantes prouvées au monde.
Cette confrontation ravive l’incertitude. Beaucoup de citoyens, comme Sergio Diaz, employé de banque de 32 ans, commencent à constituer des provisions par précaution. « Il peut se passer quelque chose, on peut ne pas pouvoir sortir de chez nous », explique-t-il.
Malheureusement, l’inflation galopante et la dévaluation constante du bolivar limitent sévèrement ces efforts. Sergio avoue avoir déjà dû puiser deux fois dans ses réserves, faute de moyens pour les renouveler.
Risques Sur Les Importations Et La Production
Des experts anticipent une baisse des exportations pétrolières, donc des recettes en devises. Cela pourrait réduire les importations de matières premières essentielles, tant pour les aliments que pour le carburant raffiné.
Le blocage pourrait compliquer l’approvisionnement en diluants nécessaires au raffinage du brut lourd vénézuélien, selon l’analyste pétrolier Rafael Quiroz.
Du côté officiel, on se veut rassurant. Willian Hernandez, député et spécialiste du pétrole, affirme que l’entreprise publique PDVSA dispose de solutions internes. Le brut léger Mesa 30 pourrait servir de diluant alternatif, préservant ainsi le marché intérieur du carburant.
La Pénurie D’Essence, Un Autre Trauma Récent
Plus récemment, en 2020, le Venezuela a connu une grave pénurie de carburant. Des files interminables de véhicules s’étiraient devant les stations-service, particulièrement dans les régions frontalières.
Ces scènes ressurgissent ces dernières semaines. Soraida Marquez, entrepreneuse de 56 ans dans le secteur des transports, témoigne : « Il est de plus en plus difficile de remplir le réservoir, les revenus ne suffisent pas. »
« Une situation infernale pour le portefeuille. »
Soraida Marquez, entrepreneuse
Elle implore pour que le pays n’ait plus à endurer ces épreuves quotidiennes. Les coûts exorbitants et l’attente épuisante pèsent lourdement sur les ménages déjà fragilisés.
Dans ce contexte tendu, la population oscille entre espoir et résignation. Les assurances gouvernementales contrastent avec les analyses plus pessimistes des experts indépendants.
Le Venezuela, riche en ressources mais miné par des décennies de crises, se trouve une nouvelle fois à la croisée des chemins. Les décisions internationales et les choix internes détermineront si le pays parviendra à exorciser définitivement ce fantôme de la pénurie qui continue de hanter ses citoyens.
Les prochains mois s’annoncent décisifs. Entre blocage naval américain et réponses vénézuéliennes, l’équilibre reste précaire. Les Vénézuéliens, marqués par le passé, retiennent leur souffle en espérant éviter le pire.
À retenir : La peur d’une nouvelle pénurie n’est pas abstraite. Elle repose sur des expériences vécues, des mécanismes économiques complexes et des tensions géopolitiques persistantes. Le quotidien des Vénézuéliens pourrait une nouvelle fois basculer si la situation pétrolière se dégrade davantage.
Ce pays, doté des plus grandes réserves pétrolières mondiales, illustre tragiquement comment la dépendance à une seule ressource peut devenir une vulnérabilité majeure face aux pressions extérieures et aux défis internes.
En définitive, l’histoire récente du Venezuela rappelle que la stabilité économique reste fragile dans un contexte de sanctions et de gestion controversée. Les citoyens, eux, continuent de payer le prix le plus lourd de ces enjeux qui les dépassent.









