Une voix essentielle de l’histoire algérienne contemporaine s’est tue. Mohammed Harbi, intellectuel engagé et historien intransigeant, s’est éteint à Paris à l’âge de 92 ans. Sa disparition marque la fin d’une époque où certains ont osé défier les récits officiels pour révéler les complexités de la construction nationale.
Mohammed Harbi : Une Vie au Service de la Vérité Historique
Né en pleine période coloniale, ce penseur a traversé les moments les plus décisifs du XXe siècle algérien. Son parcours illustre parfaitement les espoirs déçus de l’indépendance et les luttes internes qui ont suivi. Il laisse derrière lui une œuvre qui continue d’interroger les fondements du pouvoir en Algérie.
Les Débuts d’un Engagement Précoce
Mohammed Harbi voit le jour le 16 juin 1933 à Skikda, dans l’est de l’Algérie alors sous domination française. Très jeune, il prend conscience des injustices du système colonial. Cette prise de conscience le pousse rapidement vers l’action militante.
Adolescent, il s’engage contre l’occupation qui dure depuis plus d’un siècle. Son activisme le conduit à Paris pour poursuivre des études. Là-bas, il rejoint les réseaux du Front de libération nationale (FLN), l’organisation phare de la lutte pour l’indépendance.
Cette période parisienne marque un tournant. Il intègre l’antenne locale du mouvement et se forme politiquement au contact des idées révolutionnaires. Son intelligence et sa détermination le font remarquer par les leaders du FLN.
Au Cœur du Gouvernement Provisoire
Durant la guerre de libération, Mohammed Harbi occupe des responsabilités importantes. Il travaille au sein du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Cette instance représente l’Algérie en lutte sur la scène internationale.
Il collabore étroitement avec des figures historiques comme Krim Belkacem. Ce dernier jouera un rôle clé dans les négociations qui mèneront aux accords d’Evian en mars 1962. Ces accords mettent officiellement fin à la colonisation française après huit années de conflit sanglant.
À ce moment, Harbi incarne l’espoir d’une nouvelle Algérie libre et démocratique. Il croit en un avenir où le peuple algérien pourra enfin décider de son destin. Ces idéaux l’animent profondément.
Figure de la lutte pour l’autodétermination et l’émancipation du peuple algérien.
Ali Guenoun, historien et ami
L’Indépendance et les Premières Désillusions
L’indépendance arrive en 1962. Mohammed Harbi intègre alors le cabinet du premier président, Ahmed Ben Bella. Il participe activement à la construction de l’État nouveau-né. Les débuts sont pleins d’enthousiasme malgré les immenses défis.
Mais très vite, les divergences apparaissent. Le pouvoir se concentre entre quelques mains. Le parti unique s’impose progressivement. Harbi observe avec inquiétude cette dérive autoritaire.
En 1965, le coup d’État du colonel Houari Boumédiène renverse Ben Bella. Ce changement marque un durcissement du régime. Harbi refuse de cautionner cette évolution qu’il qualifie de totalitaire.
Sa position critique lui vaut de lourdes conséquences. Il est emprisonné pendant cinq années. Puis placé en résidence surveillée. Ces épreuves renforcent sa détermination à dire la vérité.
L’Exil et la Consécration Académique
En 1973, il choisit l’exil. Il quitte clandestinement l’Algérie pour la France. Ce départ marque le début d’une nouvelle vie dédiée à la recherche et à l’enseignement.
Installé à Paris, il enseigne à l’université. Il devient une référence en histoire contemporaine algérienne. Ses analyses rigoureuses déconstruisent les mythes officiels autour de la guerre de libération et de la période post-indépendance.
Ses travaux questionnent les récits dominants. Il met en lumière les luttes de pouvoir internes au FLN. Il analyse les mécanismes qui ont conduit à l’instauration d’un système à parti unique.
Contribution majeure reconnue
Ali Guenoun souligne que Mohammed Harbi a œuvré « tant par ses écrits que par son combat politique à la construction politique d’une société juste et égalitaire ».
Une Œuvre Polémique et Fondatrice
Son livre le plus marquant reste Le FLN : mirage et réalité, publié en 1980. Cet ouvrage provoque un séisme intellectuel. Pour la première fois, un historien algérien issu des rangs du mouvement analyse critiquement sa prise de pouvoir.
Il dénonce les dérives bureaucratiques et autoritaires. Il montre comment les idéaux révolutionnaires ont été trahis. Cette franchise suscite de vives polémiques mais ouvre la voie à une historiographie plus nuancée.
D’autres publications suivent, enrichissant le débat sur l’histoire algérienne. Harbi devient une référence incontournable pour comprendre les enjeux de mémoire et de vérité dans son pays natal.
Son approche scientifique rigoureuse contraste avec les récits officiels. Il insiste sur la nécessité de reconnaître les erreurs passées pour construire un avenir démocratique.
Les Derniers Combat et Message d’Espoir
Jusqu’à ses derniers instants, Mohammed Harbi reste fidèle à ses convictions. Son ami Ali Guenoun rapporte une de ses ultimes déclarations : « Œuvrons tous ensemble pour construire une nation de citoyens et vivre en paix avec nos voisins. »
Ce message résume sa vision d’une Algérie réconciliée avec elle-même et avec le monde. Il plaide pour une citoyenneté pleine et entière, au-delà des divisions.
Son décès survient après quatre jours de lutte contre une infection pulmonaire. Il s’éteint dans un hôpital parisien, entouré de ses proches.
Historien lettré dont la disparition fait perdre à l’Algérie un homme d’exception, engagé très tôt dans le combat politique contre la colonisation.
Président Abdelmadjid Tebboune
L’Héritage d’une Voix Dissidente
La disparition de Mohammed Harbi laisse un vide immense. Il fut l’un des premiers à oser critiquer ouvertement le pouvoir post-indépendance. Son courage intellectuel inspire encore de nombreuses générations.
Son œuvre continue d’alimenter les réflexions sur la démocratie en Algérie. Elle rappelle l’importance de la liberté d’expression et de la vérité historique.
En exil, il a su maintenir un lien profond avec son pays. Ses analyses restent d’une actualité brûlante pour comprendre les défis contemporains.
Harbi incarne cette figure rare de l’intellectuel engagé qui refuse le compromis avec l’injustice. Son parcours illustre les tensions entre idéal révolutionnaire et réalité du pouvoir.
Réactions et Hommages
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Le président algérien exprime ses condoléances officielles. Il reconnaît l’engagement précoce de Harbi contre la colonisation.
Ses proches et collègues historiens saluent sa contribution majeure. Ils soulignent son rôle dans la lutte pour l’émancipation du peuple algérien.
Cette reconnaissance, même tardive, montre l’impact durable de son travail. Elle témoigne de l’évolution des débats en Algérie sur son histoire récente.
- Engagement militant dès l’adolescence
- Participation active au GPRA
- Collaboration avec Krim Belkacem
- Intégration du cabinet de Ben Bella
- Opposition au coup d’État de 1965
- Emprisonnement et résidence surveillée
- Exil en France en 1973
- Carrière universitaire à Paris
- Publication d’ouvrages critiques
- Défense d’une société juste et égalitaire
Ces étapes résument une vie entièrement consacrée à la cause algérienne. Elles montrent aussi le prix payé pour défendre ses convictions.
Aujourd’hui, l’œuvre de Mohammed Harbi reste plus pertinente que jamais. Elle invite à une réflexion approfondie sur le passé pour mieux construire l’avenir. Son message d’espoir et de réconciliation continue de résonner.
La disparition de cet historien marque la fin d’un chapitre. Mais ses idées, elles, perdurent. Elles continueront d’inspirer ceux qui croient en une Algérie démocratique et apaisée.
Dans un monde où les récits officiels dominent souvent, des voix comme celle de Harbi restent indispensables. Elles rappellent que l’histoire appartient à tous, et non à quelques-uns.
Son parcours exceptionnel mérite d’être connu et médité. Il illustre les complexités de la décolonisation et les défis de la construction nationale. Mohammed Harbi restera comme une figure majeure de l’histoire intellectuelle algérienne.









