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Le Japon, Dernier Grand Marché Légal d’Ivoire : Paradis ou Complice ?

Dans une petite boutique de Ginza, des touristes chinois admirent baguettes et statuettes en ivoire… mais ignorent souvent qu’ils alimentent peut-être, sans le savoir, le braconnage à 10 000 km de là. Le Japon dit appliquer des règles strictes. Les ONG parlent d’un marché qui fuit massivement vers la contrebande. Qui a raison ? La réponse risque de vous surprendre…

Imaginez une boutique discrète au cœur de Ginza, le quartier le plus chic de Tokyo. Sur les étagères, des baguettes délicates, des sceaux personnels traditionnels et de petites statuettes bouddhiques brillent d’un éclat crème inimitable. L’ivoire. Un matériau interdit presque partout dans le monde… sauf ici, au Japon.

Le Japon, ultime havre légal pour l’ivoire

Trente-cinq ans après l’interdiction mondiale du commerce international d’ivoire décidée par la CITES en 1989, le Japon reste l’un des très rares pays à autoriser encore la vente domestique de ce matériau. Le pays dispose d’un stock historique estimé à environ 250 tonnes de défenses, importées légalement avant la prohibition. Ces réserves peuvent être écoulées librement à l’intérieur des frontières par des commerçants enregistrés.

Pour les défenseurs de cette exception nippone, il s’agit simplement de valoriser un patrimoine culturel : l’ivoire a longtemps servi à fabriquer les hanko, ces sceaux personnels indispensables dans la vie administrative japonaise, ou encore certains accessoires d’instruments de musique traditionnels.

Mais pour les grandes ONG de protection animale, ce marché légal constitue une menace directe pour la survie des éléphants d’Afrique.

Un flux constant de touristes chinois

Dans les ruelles huppées de Tokyo, les commerçants constatent chaque jour l’attrait intact de l’ivoire auprès des visiteurs venus de Chine continentale. Depuis l’interdiction totale décidée par Pékin en 2017, des milliers de touristes se tournent vers le Japon pour acquérir ces objets autrefois courants chez eux.

Un antiquaire du quartier de Ginza confiait récemment que les clients chinois représentent une part importante de sa clientèle. Beaucoup repartent toutefois bredouilles lorsqu’on leur explique qu’il est strictement interdit d’exporter le moindre morceau d’ivoire, même acheté légalement au Japon.

Mais tous ne renoncent pas si facilement.

Quand le marché légal nourrit le marché noir

Les chiffres des saisies douanières racontent une tout autre histoire. Depuis 2008, plus de 321 saisies impliquant le Japon ont été recensées dans le monde, pour un total dépassant les 3,6 tonnes d’ivoire. Et ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg.

Lors de la dernière conférence de la CITES à Samarcande, quatre pays africains – Burkina Faso, Éthiopie, Niger et Sénégal – ont directement pointé du doigt la « faiblesse de l’application de la loi » japonaise. Ils estiment que le système actuel facilite à la fois les fuites depuis les stocks légaux et le transit de nouvelles défenses illégales via l’archipel.

« Une partie de l’ivoire quitte probablement le Japon dans les valises des touristes, et les très grosses saisies récentes montrent l’implication de réseaux criminels organisés. »

Matt Collis, directeur politiques à l’IFAW

L’exemple le plus marquant reste la découverte, en 2023, de 710 pièces d’ivoire dissimulées dans un conteneur en provenance du Japon et destiné à la Thaïlande. Une prise qui illustre parfaitement le passage à une échelle industrielle du trafic.

La difficile équation chinoise

La Chine, qui fut pendant des décennies le premier consommateur mondial d’ivoire, a réalisé un virage spectaculaire en 2017 en fermant totalement son marché domestique. Les autorités multiplient depuis les campagnes de sensibilisation pour faire évoluer les mentalités.

Mais à quelques heures d’avion seulement, le Japon continue d’afficher ouvertement des vitrines remplies d’objets en ivoire. Un contraste que les responsables chinois vivent comme une véritable provocation.

Entre 2011 et 2016, près de 76 % des saisies d’ivoire exporté illégalement depuis le Japon avaient pour destination finale… la Chine. Environ 2,3 tonnes en tout.

Une demande japonaise en net recul

Paradoxalement, les Japonais eux-mêmes se détournent progressivement de l’ivoire. La nouvelle génération préfère largement les alternatives modernes pour leurs sceaux ou objets décoratifs. Une prise de conscience croissante des ravages du braconnage joue également.

Résultat : les stocks s’accumulent dans les entrepôts des grossistes, tandis que la demande extérieure, notamment chinoise, reste vivace. Une situation explosive selon les associations.

Chiffres clés du drame africain

  • Au moins 20 000 éléphants tués chaque année pour leurs défenses
  • Population d’éléphants d’Afrique passée de plusieurs millions au début du XXe siècle à environ 400 000 aujourd’hui
  • Espèce classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN

La position officielle japonaise

Dans un document remis à la conférence CITES, Tokyo assure appliquer « des mesures de contrôle strictes » et affirme que son marché domestique n’a aucun impact sur le braconnage actuel. Le gouvernement met en avant l’enregistrement obligatoire de chaque défense et la traçabilité théorique des objets.

Mais les critiques estiment que ce système présente d’importantes failles, notamment l’absence de contrôle systématique des petites quantités emportées par les touristes et l’opacité persistante sur l’origine réelle de certaines pièces mises en vente.

Et si on autorisait à nouveau la vente des stocks publics ?

Certains pays africains du Sud, comme la Namibie, défendent une position radicalement opposée : plutôt que de détruire ou conserver indéfiniment les stocks saisis ou issus de morts naturelles, pourquoi ne pas les vendre légalement ? Les revenus pourraient financer la conservation et les communautés locales.

Une proposition rejetée à Samarcande, mais qui continue de diviser profondément la communauté internationale. Les uns y voient une solution pragmatique, les autres une porte ouverte à une relance massive du trafic.

Au milieu de ce débat passionné, les éléphants, eux, continuent de tomber sous les balles des braconniers. Chaque jour.

Le Japon fermera-t-il un jour son marché domestique ? La pression internationale monte, mais la tradition et les intérêts économiques pèsent lourd. L’histoire nous dira bientôt si l’archipel choisira de tourner définitivement la page d’un commerce devenu, pour beaucoup, moralement indefendable.

En attendant, dans les vitrines de Ginza, l’ivoire continue de briller. Beau, précieux… et taché de sang invisible.

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