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Guinée : La Nouvelle Route Mortelle des Migrants vers l’Europe

Safiatou, 33 ans, s’apprête à abandonner ses trois enfants, dont un bébé de six mois, pour monter dans une pirogue depuis la Guinée vers les Canaries. Elle sait qu’elle peut mourir en mer, mais elle dit : « Ici, je suis déjà morte ». Pourquoi des milliers de jeunes font-ils ce choix extrême ?

Elle s’appelle Safiatou, elle a 33 ans, trois enfants, et elle est en train de prendre la décision la plus déchirante de sa vie.

Dans quelques jours, elle laissera son bébé de six mois, son garçon de cinq ans et sa fille de onze ans à sa mère pour monter dans une pirogue de fortune quelque part près de Kamsar. Direction : les Canaries. Objectif : survivre pour pouvoir, un jour, envoyer de l’argent à ceux qu’elle abandonne.

Elle sait que la mer peut l’avaler. Elle sait aussi que rester, c’est accepter de mourir à petit feu.

La Guinée, nouveau départ d’un exode désespéré

Jusqu’à récemment, personne n’imaginait la Guinée comme point de départ majeur de la migration clandestine vers l’Europe. Le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc étaient les plaques tournantes connues. Mais les contrôles renforcés sur ces routes ont déplacent le phénomène plus au sud.

Résultat : depuis le printemps, au moins huit grosses pirogues ont quitté les côtes guinéennes, chacune transportant plus d’une centaine de personnes. Une nouvelle route maritime est née, plus longue, plus dangereuse, mais jugée moins violente que les chemins terrestres à travers le Maghreb.

« On m’a dit que vers Kamsar, il y a des pirogues qui partent »

Safiatou Bah, 33 ans, mère de trois enfants

Une jeunesse qui se sent « déjà morte »

Le directeur de l’Organisation guinéenne de lutte contre la migration irrégulière entend tous les jours la même phrase : « Là où nous sommes, on est déjà morts. Alors autant tenter la traversée ».

Ce sentiment d’asphyxie touche toutes les couches de la société guinéenne. Diplômés sans emploi, mères célibataires, jeunes pères de famille… tous décrivent le même vide : pas de travail, pas de perspectives, pas d’espoir.

Dans un café de fortune de la banlieue de Conakry, plus de 150 jeunes se retrouvent chaque jour. Aucun n’a d’emploi stable. Ils boivent du thé, discutent, et beaucoup préparent déjà leur départ.

Safiatou : « Je gère mes enfants seule »

Mariée à 18 ans à un homme de soixante ans, aujourd’hui âgé de 75 ans, Safiatou Bah porte toute la charge de la famille. Son mari ne peut plus travailler. C’est elle qui nourrit, habille, scolarise les enfants.

Elle a tout tenté : quitter son village pour Conakry, chercher dans les ONG, lancer un petit commerce. Rien n’a suffi. Alors elle a vendu ce qu’elle pouvait pour réunir l’argent du voyage.

Quand elle parle de laisser ses enfants, sa voix tremble : « C’est une décision difficile mais je n’ai pas le choix. Je pars parce que je souffre ici. Tu te bats et il n’y a personne qui t’aide.

Abdourahim : treize ans de tentatives et toujours debout

À côté, Abdourahim Diallo, la trentaine, prépare sa quatrième tentative. Depuis 2011, il a tout connu : le saut du train en marche pour échapper à la gendarmerie algérienne, les cinq années dans la forêt de Gourougou au Maroc, les tentatives d’escalade de la clôture de Melilla, le naufrage en pirogue.

Il montre ses cicatrices, raconte les amis morts, les rackets, les violences policières. Il vient de vendre la voiture de son père décédé pour financer le prochain départ.

« J’ai beaucoup de famille qui compte sur moi… mais il n’y a rien pour moi ici »

Abdourahim Diallo

Les chiffres qui font mal

En 2024, les Guinéens sont devenus la première nationalité africaine à demander l’asile en France (11 336 demandes), troisième pays mondial derrière l’Afghanistan et l’Ukraine.

Le directeur général des Guinéens de l’étranger parle de « plusieurs milliers » de départs clandestins chaque année. Il ajoute, la voix grave : « C’est nous qui perdons nos fils ».

Le Premier ministre lui-même qualifie le phénomène d’« hémorragie ».

Pourquoi cette route guinéenne explose-t-elle maintenant ?

Plusieurs facteurs se combinent :

  • Renforcement des contrôles au Sénégal, en Mauritanie et au Maroc
  • Politique européenne de visas de plus en plus restrictive
  • Instabilité politique en Guinée depuis le coup d’État de 2021
  • Chômage massif des jeunes (même diplômés)
  • Violence extrême sur les routes terrestres (viols, rackets, expulsions)

La mer, aussi terrifiante soit-elle, apparaît alors comme le « moindre mal ».

Les femmes particulièrement vulnérables

Safiatou le sait : les femmes migrantes sont souvent victimes de viols répétés sur les routes terrestres ou en Libye. Elle a parlé avec des garçons revenus : « Il y a tellement de risques… » soupire-t-elle. Mais elle ajoute aussitôt : « Je demande à Dieu de me protéger ».

Beaucoup de femmes voyagent seules avec leurs enfants ou enceintes. Certaines accouchent en mer. D’autres n’arrivent jamais.

Une génération prête à tout

Dans le garage de Mamadou Yero Diallo, 30 ans, on répare des voitures pour survivre. « On gagne juste de quoi manger, rien de plus », dit-il. Il prévoit de partir cette année.

Partout à Conakry, à Kamsar, à Boké, la même détermination farouche se lit sur les visages. Les jeunes ne croient plus aux promesses. Ils ne croient plus au pays. Ils croient encore, un peu, à l’Europe.

Même si pour y arriver, il faut risquer la mort.

Car comme le résume un responsable associatif : « Ils préfèrent une mort rapide en mer à une mort lente ici ».

Et pendant ce temps, les pirogues continuent de se remplir dans l’ombre des côtes guinéennes, prêtes à affronter l’Atlantique et ses tempêtes.

Combien arriveront ? Combien disparaîtront ? Personne ne le sait.

Mais une chose est sûre : tant que rien ne changera en Guinée, la mer continuera d’emporter ses enfants.

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