Imaginez un pays entier suspendu à quelques milliers de bulletins acheminés à dos de mule à travers la jungle. Trois jours après la fermeture des bureaux de vote, le Honduras ignore encore le nom de son prochain président. Une élection à un tour, un écart minuscule, des pannes informatiques suspectes et la menace directe de Donald Trump : tous les ingrédients d’un thriller politique sont réunis.
Un scrutin ultra-serré qui fait trembler Tegucigalpa
Mercredi soir, avec près de 80 % des voix dépouillées, le paysage politique hondurien ressemblait à une photo floue. Salvador Nasralla, ancien présentateur télévé connu pour son franc-parler, caracolait avec 40,27 % des suffrages. À moins d’un point derrière, Nasry Asfura, maire de Tegucigalpa et héritier du puissant Parti national, talonnait avec 39,64 %. Un mouchoir de poche qui tient tout un pays en haleine.
Le plus frappant ? L’effondrement spectaculaire de la gauche au pouvoir. Rixi Moncada, candidate du parti Libre de la présidente sortante Xiomara Castro, végète à vingt points des deux leaders. Dans un pays ravagé par la pauvreté, les maras et la corruption, les électeurs ont clairement sanctionné quatre années de gouvernance.
Pourquoi trois jours après, on ne sait toujours rien ?
La réponse tient en trois mots : logistique cauchemardesque. Le Honduras, pays montagneux et sans véritable réseau routier dans certaines régions, met parfois dix jours simplement pour acheminer le matériel électoral jusqu’aux bureaux de vote. Le retour des urnes suit le même chemin. Dans la région de la Mosquitia, on transporte encore les procès-verbaux en pirogue ou sur le dos d’animaux.
Mais cette fois, la lenteur habituelle s’est doublée de graves dysfonctionnements techniques. Lundi matin, alors que les premiers résultats donnaient Nasry Asfura largement en tête, le système de transmission s’est effondré. L’entreprise privée chargée des résultats préliminaires a invoqué un « volume trop élevé » d’enregistrements. Beaucoup y ont vu autre chose.
« Ils nous disent qu’il y a des problèmes avec le système. C’est un manque de respect pour nous tous Honduriens qui sommes allés voter. Pour moi, il y a quelque chose de louche »
Katherin Matias, étudiante en droit de 21 ans, à Tegucigalpa
L’ombre écrasante de Donald Trump
Dès les premières heures de la panne, l’ancien président américain a dégainé sur ses réseaux. Sans la moindre preuve, il a accusé le Conseil national électoral de vouloir « voler » l’élection à son protégé Nasry Asfura et menacé le Honduras de « conséquences très graves ».
Cette sortie a immédiatement enflammé les partisans du Parti national qui, dans plusieurs villes, ont commencé à bloquer des routes et à manifester devant les centres de dépouillement. L’intervention d’un dirigeant étranger dans un processus électoral aussi fragile a jeté de l’huile sur le feu.
Un arbitre électoral sous pression permanente
Le Conseil national électoral hondurien traîne une réputation sulfureuse. Composé de cinq membres désignés par les grands partis, il est constamment accusé de partialité. Avant même le scrutin, des enregistrements compromettants ont circulé : un conseiller proche de la gauche accusait une magistrate nommée par la droite de préparer une fraude massive en faveur de Salvador Nasralla.
La principale intéressée a balayé les accusations, affirmant que les bandes sonores avaient été fabriquées avec de l’intelligence artificielle. Le parquet a ouvert une enquête, mais le mal était fait : la confiance dans l’institution, déjà faible, s’est effritée davantage.
Des observateurs internationaux appellent au calme
Face à la tension croissante, les missions de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains ont publié des communiqués presque identiques. Elles saluent la « journée électorale globalement calme et démocratique » tout en demandant à tous les acteurs politiques de « patienter sereinement » jusqu’à la proclamation officielle.
L’ancien président du Conseil électoral, Augusto Aguilar, se veut rassurant. Selon lui, attendre plus d’une semaine pour un résultat définitif est parfaitement normal dans un scrutin aussi disputé. « Quand j’étais en fonction, nous avions parfois mis vingt-cinq jours », rappelle-t-il.
Le recomptage manuel, ultime garantie… et source d’angoisse
La particularité hondurienne veut que le résultat final repose exclusivement sur le recomptage physique des plus de dix-neuf mille procès-verbaux. Chaque feuille doit être transportée jusqu’à Tegucigalpa, vérifiée, scannée et validée. Un processus titanesque qui prendra, selon les estimations les plus réalistes, encore huit à dix jours.
Dans les rues de la capitale, l’impatience est palpable. Les étudiants manifestent, les chauffeurs de taxi commentent les derniers chiffres, les réseaux sociaux s’enflamment à chaque mise à jour partielle. Beaucoup craignent que la moindre erreur de manipulation, le moindre bulletin perdu dans la jungle, ne fasse basculer l’élection.
Que se passera-t-il si l’écart reste inférieur à 1 % ?
La loi hondurienne ne prévoit pas de second tour. Le candidat arrivé en tête, même avec 0,1 % d’avance, est déclaré vainqueur. Avec un écart actuel de moins de 50 000 voix sur plusieurs millions, tout peut encore basculer lors du recomptage final.
Les deux camps fourbissent déjà leurs armes juridiques. Des recours en annulation partielle, des demandes de re-vérification département par département : les semaines à venir s’annoncent explosives.
Le Honduras, déjà l’un des pays les plus violents au monde hors zone de guerre, retient son souffle. Une chose est sûre : quel que soit le vainqueur, il héritera d’un pays profondément divisé, avec une légitimité immédiatement contestée par près de la moitié de la population.
Pour l’instant, des milliers de bulletins continuent leur lente traversée des montagnes et des rivières. À dos de mule, en pick-up bringuebalant ou en canoë, ils portent peut-être l’avenir d’un peuple épuisé par la misère et la corruption. Et chaque heure qui passe rend l’attente plus insoutenable.









