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Your Party : Corbyn Refoulé par ses Propres Militants

À Liverpool, les militants viennent de refuser à Jeremy Corbyn ce qu’il voulait le plus : être le seul leader de son nouveau parti. Your Party opte pour une direction collective à 51,6 %. Zarah Sultana triomphe, Corbyn encaisse en silence… Mais jusqu’à quand tiendra cette alliance fragile ?

Imaginez la scène : des milliers de militants de gauche, réunis dans une salle surchauffée de Liverpool, lèvent la main pour décider du sort du leader qui les a inspirés pendant des décennies. Et là, à une très courte majorité, ils lui disent non. Jeremy Corbyn, l’icône de la gauche britannique, vient de vivre un revers symbolique aussi brutal qu’inattendu.

Your Party : quand les militants choisissent la révolution contre leur propre héros

Le congrès inaugural du nouveau parti cofondé par l’ancien chef du Labour s’est achevé dimanche sur un vote qui fera date. Baptisée officiellement Your Party, la formation a adopté une gouvernance inédite : une direction collective, sans leader unique. Un choix validé à seulement 51,6 % des voix. Autrement dit, près d’un militant sur deux voulait encore Jeremy Corbyn comme chef unique.

Le vétéran de 76 ans avait pourtant été clair : il privilégiait l’option d’un seul leader. Mais face à l’assemblée, il a dû ravaler sa préférence. Dans son discours de clôture, il n’a pas dit un mot sur ce vote. Il s’est contenté de réaffirmer son rêve d’un parti « socialiste », défendant farouchement la justice sociale et la cause palestinienne.

Zarah Sultana, la grande gagnante du week-end

À seulement 32 ans, la députée indépendante de Coventry Sud incarne déjà la nouvelle génération de la gauche radicale britannique. Cofondatrice du parti, elle a toujours plaidé pour « un maximum de démocratie » interne. Quand le vote est tombé, elle n’a pas caché sa satisfaction.

« Certains diront que c’est une victoire pour moi. Mais non. C’est votre victoire. »

Zarah Sultana, devant les militants réunis à Liverpool

Devant l’assemblée, elle a rendu un hommage appuyé à Jeremy Corbyn, affirmant nourrir pour lui « énormément d’admiration et de respect ». Un exercice d’équilibriste nécessaire : célébrer le mentor tout en imposant sa vision organisationnelle.

Des débuts déjà marqués par la crise

Car le congrès n’a pas été qu’une fête de l’unité. Samedi, une polémique a éclaté : plusieurs membres du Socialist Workers Party (SWP) et des proches de Zarah Sultana se sont vu refuser l’accès à la salle. Le porte-parole de la députée a immédiatement dénoncé une « purge ».

En protestation, Zarah Sultana a boycotté la journée du samedi. Elle n’est revenue que dimanche pour prononcer son discours. Devant les militants, elle a qualifié les expulsions d’« inacceptables » et « antidémocratiques ». Des mots forts qui ont ravivé les tensions internes à peine le parti lancé.

Le vote autorisant les doubles appartenances partidaires (membres d’autres formations politiques pourront adhérer à Your Party) apparaît presque comme une réponse indirecte à ces exclusions. Un compromis pour apaiser les esprits ? Peut-être. Mais le malaise reste palpable.

Un positionnement clair : à la gauche du Labour de Keir Starmer

Depuis son lancement en juillet, Your Party ambitionne de devenir un parti de masse, ancré résolument à la gauche du Parti travailliste actuel. Keir Starmer, au pouvoir depuis juillet 2024, traverse une période difficile : chute dans les sondages, critiques sur la rigueur budgétaire, polémiques à répétition.

C’est dans ce contexte que Jeremy Corbyn et ses alliés veulent capitaliser. Le programme reste fidèle aux combats historiques de l’ancien leader : renationalisation des services publics, hausse massive des impôts sur les plus riches, fin du soutien inconditionnel à Israël, sortie de l’OTAN… Des positions qui parlent à une partie de l’électorat jeune et radicalisé.

Les piliers idéologiques affichés par Your Party :

  • Socialisme démocratique et participatif
  • Justice sociale et redistribution massive
  • Soutien inconditionnel à la cause palestinienne
  • Écologie radicale (bien que concurrencée sur ce terrain)
  • Refus de l’austérité et défense des services publics

La menace verte : le défi Green Party

Mais la route est semée d’embûches. À gauche du Labour, Your Party n’est pas seul. Le Green Party, boosté par l’arrivée de son nouveau co-leader Zack Polanski en septembre, grimpe dans les intentions de vote. Ce trentenaire charismatique inonde les réseaux sociaux et séduit particulièrement les moins de 35 ans.

Le risque de dispersion des voix à gauche est réel. Lors des prochaines élections locales ou partielles, chaque pourcentage comptera. Your Party devra rapidement prouver qu’il peut dépasser le simple statut de mouvement protestataire pour devenir une force électorale crédible.

Direction collective : utopie ou recette du chaos ?

Le choix d’une gouvernance sans leader unique fait débat au Royaume-Uni. Les partisans y voient une révolution démocratique. Les détracteurs, une garantie d’immobilisme et de luttes de pouvoir permanentes.

Dans les faits, plusieurs figures devraient composer ce collectif : Jeremy Corbyn, Zarah Sultana, d’autres députés indépendants ayant quitté le Labour (comme John McDonnell ou Diane Abbott potentiellement), ainsi que des représentants des bases militantes. Un équilibre délicat à trouver.

« Une direction collective peut fonctionner si tout le monde joue le jeu. Mais dès qu’il y a des ego, ça devient ingérable. »

Un ancien cadre du Labour, sous couvert d’anonymat

Les prochaines semaines seront décisives. La composition exacte du collectif, le mode de prise de décision, la répartition des rôles : tout reste à définir. Et chaque désaccord risque d’être interprété comme la preuve que le modèle ne fonctionne pas.

Jeremy Corbyn face à son propre héritage

À 76 ans, l’ancien leader du Labour vit une situation paradoxale. Il a réussi à fédérer plusieurs milliers de militants autour de son nom et de ses idées. Mais ces mêmes militants refusent de lui accorder le pouvoir qu’il exerçait autrefois.

Est-ce la fin d’une ère ? Ou simplement la confirmation que la nouvelle génération veut écrire sa propre histoire, même si elle marche dans les pas du vieux lion ? Corbyn a choisi le silence dimanche soir. Mais son regard, filmé par les caméras, en disait long.

Il sait probablement que ce congrès de Liverpool restera comme un tournant. Pas seulement pour Your Party, mais pour toute la gauche britannique. Un moment où les héritiers ont dit au maître : merci, mais maintenant on prend la main.

Et maintenant ? Les prochains défis de Your Party

Les chantiers ne manquent pas :

  • Constituer rapidement la direction collective et en publier la composition
  • Apaiser les tensions nées des exclusions du congrès
  • Définir une stratégie électorale claire (candidatures indépendantes ? listes communes avec d’autres formations ?)
  • Se démarquer du Green Party sur l’écologie et les questions sociétales
  • Mobiliser financièrement (le parti n’a pas les moyens du Labour)
  • Éviter l’image d’un simple club d’ex-Labour aigris

Le temps presse. Les élections locales de 2026 approchent. Et dans le système britannique, un nouveau parti a rarement plus d’une chance de percer.

Your Party se voulait le grand espoir de la gauche radicale. Il est déjà confronté à ses premières fractures. L’histoire nous dira si ces fissures sont les douleurs de l’enfantement… ou les premiers signes de l’implosion.

Une chose est sûre : la politique britannique, déjà secouée par la victoire travailliste de 2024 et les difficultés du gouvernement Starmer, vient d’entrer dans une nouvelle phase d’incertitude. Et à gauche, plus rien ne semble écrit d’avance.

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