Imaginez la scène : un président fraîchement élu, porté par une vague nationaliste, qui devait sceller une alliance solide avec son voisin hongrois… et qui, à la dernière minute, annule tout rendez-vous bilatéral. C’est exactement ce qui vient de se produire entre Karol Nawrocki et Viktor Orbán.
Le motif ? Une visite jugée inacceptable du Premier ministre hongrois à Moscou, quelques jours seulement avant la rencontre prévue. Un geste qui a mis le feu aux poudres à Varsovie.
Un Camouflet Diplomatique Inattendu au Cœur de l’Europe Centrale
Dimanche soir, le secrétaire d’État polonais Marcin Przydacz a annoncé la nouvelle sur le réseau X, sans détour : la visite officielle du président Nawrocki en Hongrie serait réduite à sa plus simple expression. Exit la rencontre en tête-à-tête avec Viktor Orbán. Le programme se limitera désormais au seul sommet des présidents du groupe de Visegrád prévu à Ostrzyhom.
Cette décision intervient quarante-huit heures après le déplacement très controversé d’Orbán au Kremlin, où il a passé plusieurs heures avec Vladimir Poutine. Un déplacement que la majorité des capitales européennes a préféré ignorer ou condamner en silence.
« À la suite de la visite à Moscou du Premier ministre Viktor Orbán et de son contexte, le président K. Nawrocki a décidé de limiter le programme de sa visite en Hongrie »
Marcin Przydacz, secrétaire d’État polonais
Pourquoi Cette Annulation Tombe-t-elle si Mal ?
Sur le papier, tout semblait pourtant réuni pour un rapprochement chaleureux. Karol Nawrocki a été élu en juin avec le soutien massif du parti Droit et Justice (PiS), formation historique alliée de longue date du Fidesz d’Orbán. Les deux hommes partagent une vision souverainiste, une méfiance envers certaines politiques bruxelloises et une rhétorique conservatrice sur les questions de société.
Mais la guerre en Ukraine a changé la donne. Depuis février 2022, la Pologne est devenue le plus ferme soutien de Kiev au sein de l’Union européenne : accueil de millions de réfugiés, livraisons massives d’armes, discours sans concession contre Moscou. Toute rapprochement perçu avec la Russie est vécu comme une trahison nationale.
Le voyage d’Orbán à Moscou, suivi de son annonce de maintenir les importations d’hydrocarbures russes, a donc été perçu à Varsovie comme une provocation directe.
La Phrase qui a Fait Déborder le Vase
Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski (issu du camp pro-européen de Donald Tusk), n’y est pas allé par quatre chemins. Dans un message public adressé au président Nawrocki, il a écrit :
« Merci de ne pas oublier que vous vous rendez dans un pays dont le gouvernement est à la fois le plus anti-ukrainien et le plus prorusse de l’Union européenne »
Radoslaw Sikorski
Un avertissement à peine voilé, alors que la Pologne vit une cohabitation délicate entre un gouvernement libéral et une présidence nationaliste. Sur la sécurité et l’Ukraine, les deux camps tentent pourtant de parler d’une même voix. L’annulation montre que cette unité tient… mais à un fil.
Kiev Applaudit, Budapest Enrage
À Kiev, la réaction a été immédiate et enthousiaste. Le ministre ukrainien Andrii Sybiha a salué la décision polonaise sur X :
« Une très bonne décision. Un fort sens de la solidarité et un engagement en faveur de l’unité et de la sécurité de l’Europe à un moment critique »
Du côté hongrois, le silence officiel est assourdissant. Mais dans les couloirs du pouvoir à Budapest, on parle déjà d’un « coup bas » de Varsovie qui fragilisant le groupe de Visegrád au pire moment.
Le Groupe de Visegrád au Bord de l’Implosion ?
Créé en 1991, le V4 (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) a longtemps fait figure de bloc uni face à Bruxelles. Mais depuis l’invasion russe, les divergences sont devenues abyssales.
- La Pologne et la Tchéquie soutiennent massivement l’Ukraine
- La Slovaquie de Robert Fico adopte une posture de plus en plus critique
- La Hongrie d’Orbán bloque systématiquement les sanctions et les aides
Le sommet d’Ostrzyhom, prévu mercredi, s’annonce donc électrique. Les quatre présidents seront physiquement présents… mais la photo de famille risque d’être glaciale.
L’Épineux Dossier des Exilés du PiS en Hongrie
Autre ombre au tableau : plusieurs figures du PiS, poursuivies en Pologne pour corruption, ont trouvé refuge à Budapest ces derniers mois.
Marcin Romanowski, ancien cadre du parti, a obtenu l’asile politique. Plus récemment, l’ex-ministre de la Justice Zbigniew Ziobro, figure historique du national-conservatisme polonais, a lui aussi fui vers la Hongrie après des mises en cause similaires.
Ces affaires empoisonnent les relations bilatérales depuis des mois. Elles rendent d’autant plus douloureuse l’image d’une Pologne nationaliste prête à tout pour préserver son alliance avec Orbán… sauf quand Moscou entre dans l’équation.
Une Nouvelle Doctrine Polonaise Face à la Russie ?
Le message envoyé par Karol Nawrocki est clair : même issu du camp nationaliste, même proche idéologiquement d’Orbán, il refuse tout compromis dès lors qu’il s’agit de la sécurité de l’Ukraine et de la fermeté face à Moscou.
Le président polonais l’a d’ailleurs rappelé via son entourage : « Il n’a jamais cessé de chercher des voies efficaces pour mettre fin à la guerre provoquée par la Russie ». Une phrase qui résonne comme une mise à distance définitive des tentatives hongroises de « médiation » avec Poutine.
Quelles Conséquences à Long Terme ?
Cette annulation pourrait marquer un tournant.
- Refroidissement durable des relations Pologne-Hongrie
- Affaiblissement du axe souverainiste au sein de l’UE
- Renforcement de l’image de la Pologne comme leader incontesté de la solidarité avec l’Ukraine
- Pression accrue sur la Tchéquie et la Slovaquie pour clarifier leur position
Certains analystes estiment même que le Visegrád, tel qu’on l’a connu, est en train de vivre ses derniers instants en tant que bloc cohérent.
Une chose est sûre : en annulant cette rencontre, Karol Nawrocki ne s’est pas contenté de répondre à un déplacement. Il a posé un acte politique fort, qui résonne bien au-delà des frontières polonaises et hongroises.
L’Europe centrale entre dans une nouvelle ère, où l’amitié historique cède le pas à la realpolitik face à la menace russe. Et pour l’instant, Varsovie a choisi son camp sans ambiguïté.
En définitive, ce qui paraissait être une simple visite d’État vient de se transformer en coup de tonnerre diplomatique. L’annulation de Karol Nawrocki n’est pas seulement un désaccord passager : elle signe que, même au cœur du camp nationaliste européen, la guerre en Ukraine a redessiné toutes les cartes.
À suivre de très près dans les prochaines semaines… car si le sommet d’Ostrzyhom se déroule sans accroc public, les vraies discussions se tiendront désormais dans l’ombre. Et elles risquent d’être particulièrement tendues.









