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Kirghizstan : Élections Sans Partis, un Virage Autoritaire ?

Ce dimanche, 4,3 millions de Kirghiz votent pour un nouveau parlement… mais sans partis politiques et presque sans opposition. Sadyr Japarov promet la fin des coups d’État. Est-ce vraiment la stabilité ou le début d’un régime présidentiel à vie ? Ce qui se joue aujourd’hui au cœur de l’Asie centrale risque de changer la donne pour longtemps…

Imaginez un pays qui a connu trois révolutions en quinze ans, renversant à chaque fois son président au milieu des flammes et des barricades. Un pays souvent présenté comme la seule démocratie d’Asie centrale. Et puis, presque du jour au lendemain, plus de partis politiques lors des législatives, plus d’opposition structurée, des candidats tous indépendants et un président qui annonce qu’on ne verra plus jamais de coup d’État « que dans vos rêves ». C’est exactement ce qui se passe ce dimanche au Kirghizstan.

Un scrutin historique qui marque une rupture

Quatre millions trois cent mille électeurs sont appelés aux urnes pour désigner les quatre-vingt-dix députés du prochain parlement. Jusque-là, rien d’exceptionnel. Sauf que, pour la première fois depuis l’indépendance, les citoyens doivent choisir parmi quatre cent soixante-sept candidats… tous sans étiquette politique. Un seul parti, ouvertement pro-présidentiel, a été autorisé à présenter des listes. Les autres ont purement et simplement disparu du paysage électoral.

Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une réforme profonde du système électoral voulue par l’actuel président, Sadyr Japarov, arrivé au pouvoir à la faveur de la dernière révolution en octobre 2020. En quelques mois, une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum, concentrant massivement les pouvoirs entre les mains de l’exécutif et réduisant le parlement à un rôle secondaire.

De la « révolution des tulipes » à la présidence renforcée

Retour en arrière nécessaire. Depuis 1991 et la chute de l’URSS, le Kirghizstan a vécu au rythme des soubresauts démocratiques. 2005 : la révolution des tulipes chasse le président Akaïev. 2010 : une révolte sanglante renverse Bakiev. 2020 : des manifestations massives font tomber Jeenbekov et propulsent Sadyr Japarov, alors emprisonné pour prise d’otage, directement au palais présidentiel.

À chaque fois, les Kirghiz descendaient dans la rue pour défendre leurs bulletins de vote. À chaque fois, le pouvoir finissait par plier. Ce passé tumultueux faisait du pays une exception dans une région où les présidents meurent généralement au pouvoir ou transmettent le fauteuil à leur fils.

Aujourd’hui, Sadyr Japarov assure que cette page est tournée. « Les trois coups d’État étaient tous liés aux élections », a-t-il déclaré dimanche matin après avoir voté. Sa solution ? Automatiser au maximum le processus électoral pour « éliminer le facteur humain ». Des machines biométriques, des urnes électroniques, un contrôle renforcé. Le message est clair : plus jamais ça.

« Désormais, vous ne verrez des coups d’État que dans vos rêves »

Sadyr Japarov, début novembre

La disparition programmée des partis politiques

Le plus frappant reste l’absence totale de partis d’opposition. Officiellement, le pays en compte trois cent vingt-neuf. Dans les faits, un seul participe réellement au scrutin. Les autres ont été soit dissous, soit empêchés de présenter des listes à cause de nouvelles règles drastiques : caution exorbitante, nombre minimum de membres, contrôles administratifs tatillons.

Cette stratégie n’a rien d’improvisé. Dès 2021, la nouvelle Constitution a réduit le nombre de députés de cent vingt à quatre-vingt-dix et instauré un système mixte où une partie des sièges est réservée aux candidats indépendants. Résultat : les appareils partisans, déjà fragiles, se sont effondrés.

Emil Djouraïev, professeur à l’Académie de l’OSCE à Bichkek, analyse la situation sans détour. Selon lui, priver les électeurs de partis forts empêche toute structuration politique durable.

« Là où il n’y a pas de partis forts, où les électeurs votent en fonction de l’identité des candidats, cela ne conduit à aucun développement politique »

Sans organisation collective, il devient presque impossible de proposer des visions alternatives, de mobiliser durablement ou même de contrôler efficacement le pouvoir exécutif. Le parlement qui sortira des urnes sera très probablement composé de députés isolés, souvent liés par des allégeances personnelles au président plutôt que par une idéologie commune.

Un parlement domestiqué dès la conception

Trente sièges minimum sont réservés aux femmes – une avancée indéniable sur le papier. Mais dans les faits, beaucoup de candidates sont présentées par des clans ou des réseaux proches du pouvoir. L’indépendance réelle reste à démontrer.

Le futur hémicycle risque donc de ressembler à une chambre d’enregistrement plutôt qu’à un contre-pouvoir. Les grandes décisions – budget, nominations clés, politique étrangère – sont déjà concentrées à la présidence. Le parlement n’aura plus qu’à lever la main.

Cette évolution inquiète d’autant plus que, parallèlement, la pression sur les voix dissidentes s’est considérablement accrue. Quelques jours avant le scrutin, dix opposants ont été arrêtés. Ils rejoignent une longue liste de journalistes, blogueurs et responsables politiques accusés de « tentative de coup d’État » ou d’« incitation à la haine ».

Liberté d’expression en recul constant

De nombreuses organisations non gouvernementales tirent la sonnette d’alarme. Lois sur les « agents de l’étranger », blocage de sites internet, pressions sur les rédactions indépendantes : le paysage médiatique s’est fortement rétréci en quatre ans.

Le président, lui, met en avant les résultats économiques. Croissance à deux chiffres certaines années, nouveaux projets d’infrastructures, exploitation renforcée des mines d’or : le discours officiel insiste sur la stabilité enfin retrouvée et les bénéfices concrets pour la population.

Une jeunesse qui regarde ailleurs

Près des deux tiers des sept millions de Kirghiz ont moins de trente-cinq ans. Ils n’ont pas connu l’Union soviétique. Pourtant, les liens avec la Russie restent extrêmement forts. Le russe demeure langue officielle, et des centaines de milliers de travailleurs migrent chaque année vers Moscou ou Novossibirsk.

Les transferts d’argent de ces migrants représentent environ un quart du PIB national selon la Banque mondiale. C’est une bouée d’oxygène vitale, mais aussi un aveu d’échec : au pays, les salaires restent trop bas pour retenir les jeunes.

Daniel, étudiant de vingt ans à Bichkek, résume le sentiment de beaucoup de ses camarades : « À cause des bas salaires, tout le monde émigre. Il faudrait construire des usines, créer des emplois décents. Là, on pourrait envisager de rester. »

La Russie, partenaire incontournable et encombrant

Malgré une affirmation croissante de l’identité kirghize – retour du Manas, promotion de la langue nationale, célébration des traditions nomades –, Moscou conserve une influence déterminante. Base militaire russe à Kant, membre de l’Union économique eurasiatique, participation active à l’Organisation du traité de sécurité collective : le Kirghizstan reste solidement arrimé à l’orbite russe.

Cette proximité a pris une tournure dramatique avec la guerre en Ukraine. Des dizaines, peut-être des centaines de Kirghiz recrutés par l’armée russe y ont perdu la vie. Des annonces mortuaires circulent régulièrement sur les réseaux sociaux locaux, souvent accompagnées de photos de jeunes hommes en treillis, partis chercher un salaire décent et qui ne reviendront jamais.

Que retenir de ce scrutin ?

Le paradoxe est saisissant. Le pays qui incarnait la turbulence démocratique semble aujourd’hui choisir la stabilité à tout prix, y compris au prix de ses propres libertés. Sadyr Japarov a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué : neutraliser les mécanismes qui permettaient autrefois de le renverser.

Les machines à voter biométriques fonctionneront sans doute parfaitement dimanche. Les résultats seront proclamés rapidement. Mais derrière l’apparence d’ordre et de modernité, une question demeure : le Kirghizstan a-t-il définitivement tourné la page de ses révolutions, ou vient-il simplement de reporter la prochaine explosion ?

L’histoire, elle, a rarement épargné ceux qui pensaient avoir domestiqué pour toujours le volcan kirghize.

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