Imaginez un village picard paisible, début décembre, où l’on prépare depuis des années la crèche dans l’église, le goûter des enfants et la messe de Noël. Et puis, d’un seul coup, tout s’arrête. Pas à cause du froid, pas à cause d’une épidémie, mais parce que l’organisateur de ces festivités se présente aux élections municipales. Cette scène surréaliste s’est produite à Avrechy, dans l’Oise. Et elle dit beaucoup, peut-être trop, sur l’état de notre société.
Quand la peur de la polémique éteint les lumières de Noël
Dans cette commune de 1 150 habitants, la tradition voulait que l’on installe une crèche vivante ou artisanale dans l’église, que l’on organise un goûter pour les enfants et que la messe de minuit rassemble croyants et moins croyants autour d’un moment chaleureux. Cette année, rien de tout cela n’aura lieu. Le curé a tout annulé. Motif officiel : éviter toute « confusion » ou « mauvaise interprétation » liée à la candidature d’un des organisateurs.
Ce fameux organisateur n’est autre que Jean-Charles Lefèvre, conseiller municipal d’opposition, président de l’association des commerçants et… candidat déclaré aux prochaines élections municipales. Un homme connu localement, ancien premier adjoint du maire actuel, qui avait lui-même lancé ces festivités lorsqu’il était dans la majorité. Ironie du sort : c’est lui qui, il y a quelques années, avait insufflé cette dynamique joyeuse dans le village.
Les arguments du curé : entre prudence et autocensure
Le prêtre a d’abord avancé un argument pratique : « Il n’est plus coutume d’organiser des messes en semaine ». Puis, plus franchement, il a reconnu que la situation politique locale posait problème. La proximité des élections, associée au statut d’opposant de l’organisateur, risquait selon lui de « prêter à confusion ». En clair : certains pourraient y voir une opération de communication déguisée pour le candidat.
« La particularité de la situation publique connue pose problème »
Le curé d’Avrechy
Traduction : même si l’événement est ancien et que l’organisateur a toujours agi bénévolement, le simple fait qu’il soit candidat suffit à tout salir. Le soupçon plane, la méfiance l’emporte, et c’est la tradition qui trinque.
Une laïcité à géométrie variable
En France, la loi de 1905 garantit la séparation des Églises et de l’État, mais aussi la liberté religieuse. Une crèche dans une église, une messe de Noël, un goûter organisé par des paroissiens : tout cela relève clairement de la sphère privée et cultuelle. Aucun argent public n’est en jeu, aucune obligation de participation. Alors pourquoi cette annulation préventive ?
Certains habitants approuvent la décision. Pour eux, un candidat n’a « rien à faire » dans l’organisation d’événements religieux, même s’il est croyant et pratiquant. Ils invoquent la neutralité. Mais cette neutralité s’applique-t-elle vraiment quand il s’agit d’une église et non d’une mairie ? Confond-on délibérément les lieux et les responsabilités ?
D’autres, au contraire, y voient une forme d’autocensure excessive. Un habitant confiait récemment : « Si on ne peut plus être à la fois élu ou candidat et chrétien pratiquant, où va-t-on ? » La question mérite d’être posée.
Un précédent qui inquiète les villages français
Ce qui se passe à Avrechy n’est pas isolé. Dans plusieurs petites communes, on observe ces dernières années une montée de la suspicion autour des traditions chrétiennes dès lors qu’un élu ou un candidat y est associé. La crèche de Noël dans la mairie était déjà dans le collimateur des associations laïcardes. Voilà que maintenant, même dans l’église, on traque le moindre risque de « mélange des genres ».
Petit à petit, c’est tout un pan du patrimoine culturel et spirituel qui se retrouve otage d’une lecture maximaliste de la laïcité. Une laïcité qui, rappelons-le, devait garantir la liberté de culte et non l’étouffer par peur du qu’en-dira-t-on.
Les conséquences sur la vie du village
Pour les familles, c’est une déception immense. Les enfants attendaient le goûter, les anciens la crèche, beaucoup la messe qui rythmait l’année. Cette annulation brutale laisse un vide. Certains parlent déjà d’organiser quelque chose en dehors de l’église, dans une salle privée. Mais l’ambiance n’est plus la même.
Pour le candidat concerné, c’est une double peine : non seulement on lui reproche d’être trop présent, mais on utilise son engagement bénévole passé comme prétexte pour tout supprimer. « J’ai créé ces moments pour le village, pas pour ma campagne », se défend-il. Difficile de le contredire quand on connaît l’historique.
Noël, otage de la politique locale ?
Cette affaire révèle une tendance plus large : la politisation de tout, absolument tout. Même les moments de partage et de foi doivent désormais passer sous les fourches caudines du soupçon électoral. Dans les petits villages, où tout le monde se connaît, où les mêmes personnes portent plusieurs casquettes (parent d’élève, pompier volontaire, conseiller municipal, membre du club de foot), cette hyper-vigilance devient absurde.
À force de vouloir tout aseptiser, on risque de tuer la vie associative et le bénévolat. Qui voudra encore s’investir s’il faut, à chaque fois, vérifier que son engagement ne pourra pas être interprété comme un « avantage électoral » ?
Vers une Noël sans église dans nos campagnes ?
Si ce genre de décision se multiplie, c’est tout un modèle de Noël rural qui pourrait disparaître. Dans beaucoup de villages, ce sont justement les élus ou futurs élus qui, par conviction ou par habitude familiale, portent ces traditions. Les priver de s’impliquer sous prétexte de neutralité, c’est condamner ces célébrations à moyen terme.
Et pendant ce temps, dans les grandes villes, on installe des « villages du partage » ou des « fêtes de fin d’année » aseptisées, sans crèche ni référence religieuse. Est-ce vraiment le modèle que l’on veut imposer à nos campagnes ?
L’histoire d’Avrechy, en apparence anecdotique, pose des questions profondes. Jusqu’où ira cette suspicion généralisée ? La foi doit-elle se cacher quand on brigue un mandat ? Et surtout : qui gagne vraiment quand on éteint les lumières de Noël par peur d’une polémique qui, finalement, n’existait peut-être que dans l’esprit de quelques-uns ?
Cette année, à Avrechy, il n’y aura ni crèche, ni goûter, ni messe de Noël à l’église. Pas à cause des atheistes militants, pas à cause d’une décision de justice, mais parce qu’un prêtre a préféré la prudence à la tradition. Le silence de l’église ce soir-là en dira plus long que tous les discours sur la laïcité.









