Imaginez Gaza après la guerre. Les ruines encore fumantes, les habitants qui tentent de reconstruire leur vie, et au milieu de ce chaos, une nouvelle force de police entièrement palestinienne qui prend ses fonctions. Ce n’est plus une hypothèse lointaine : ce scénario se prépare activement, loin des caméras, en Égypte.
Une formation massive et discrète lancée par Le Caire
Depuis plusieurs mois, des centaines de Gazaouis franchissent la frontière pour suivre une formation intensive de deux mois dans des académies égyptiennes. Objectif : constituer une force de 5 000 policiers capables de prendre en charge la sécurité intérieure de la bande de Gaza dès la fin des hostilités.
Cette initiative n’est pas nouvelle. Elle a été officiellement annoncée en août lors d’une rencontre entre le ministre égyptien des Affaires étrangères et le Premier ministre palestinien. Mais c’est maintenant qu’elle prend toute son ampleur, avec des sessions qui se succèdent sans interruption depuis septembre.
Qui sont ces futurs policiers ?
Tous sont originaires de Gaza. Beaucoup ont dû quitter le territoire avec leur famille au cours des derniers mois. Âgés de 25 à 35 ans pour la plupart, ils ont été sélectionnés avec soin.
« Nous voulons un arrêt permanent de la guerre et nous sommes impatients de servir notre pays et nos concitoyens »
Un jeune policier de 26 ans en formation
Ce témoignage résume l’état d’esprit général : un mélange de fatigue face au conflit et d’espoir de pouvoir enfin contribuer à la reconstruction de leur territoire.
Un programme très structuré
La formation est loin d’être symbolique. Les stagiaires reçoivent un entraînement opérationnel poussé, avec des équipements modernes de surveillance des frontières. On leur enseigne les techniques actuelles de maintien de l’ordre, mais aussi une vision politique claire.
Les formateurs insistent particulièrement sur deux points :
- Les conséquences de l’attaque du 7 octobre 2023 sur la cause palestinienne
- Le rôle central de l’Organisation de libération de la Palestine comme seul représentant légitime du peuple palestinien
Ces cours visent clairement à créer une force loyale à l’idée d’un État palestinien, indépendante de toute allégeance factionnelle.
Un financement et une autorité claire
Ces 5 000 futurs policiers seront rémunérés par l’Autorité palestinienne basée à Ramallah. C’est le président Mahmoud Abbas qui a personnellement donné instruction à son ministre de l’Intérieur de coordonner l’opération avec l’Égypte.
Ce choix n’est pas anodin : il marque la volonté de placer cette nouvelle force sous l’autorité de l’Autorité palestinienne, et non sous celle du Hamas qui contrôle Gaza depuis 2007.
Un accord surprenant entre factions palestiniennes
Le plus surprenant dans cette affaire ? Le Hamas soutient le projet.
Fin 2024, lors de discussions parrainées par l’Égypte, les principaux mouvements palestiniens – Fatah et Hamas inclus – se sont mis d’accord sur la création d’une force de 10 000 hommes :
- 5 000 formés en Égypte
- 5 000 issus des forces existantes à Gaza
Cette force serait supervisée par un comité de technocrates approuvé par toutes les factions, chargé d’administrer Gaza après le conflit.
Un haut responsable du Hamas a confirmé soutenir « les détails liés à la sécurité et à la gestion » convenus lors de ces négociations.
Le rôle du cessez-le-feu et du plan international
Le cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre, sous l’impulsion du président américain Donald Trump, a ouvert une fenêtre. La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 17 novembre prévoit le déploiement d’une force internationale chargée notamment de démilitariser Gaza et de sécuriser ses frontières.
Mais ensuite ? Il faudra bien une force locale pour assurer la sécurité quotidienne. C’est là qu’intervient le projet égyptien.
L’Union européenne veut aussi participer
Parallèlement, l’Union européenne envisage de former jusqu’à 3 000 policiers palestiniens, comme elle le fait déjà en Cisjordanie depuis 2006. Un responsable européen l’a confirmé mi-novembre.
Cette double initiative (égyptienne et européenne) montre que la communauté internationale anticipe sérieusement la fin du conflit et la reconstruction de Gaza.
Le grand obstacle : la position israélienne
Mais un énorme point d’interrogation demeure : Israël.
Le gouvernement de Benjamin Netanyahu refuse catégoriquement que le Hamas ou l’Autorité palestinienne jouent le moindre rôle dans la gestion de Gaza après la guerre.
Un responsable du Hamas s’interroge ouvertement : comment obtenir un accord israélien sur les prérogatives d’une telle force de police ?
La réalité sur le terrain à Gaza
Pendant ce temps, dans la bande de Gaza dévastée, le Hamas continue d’assurer une forme de maintien de l’ordre. Ses hommes armés régulent la circulation, recueillent les plaintes des habitants, distribuent de l’aide.
Le mouvement a récemment déclaré ne plus souhaiter gouverner Gaza. Mais il a aussi précisé qu’il ne comptait pas disparaître et restait une composante centrale de la vie politique palestinienne.
Sur la question sensible du désarmement, le Hamas se dit prêt à rendre une partie de son arsenal… mais uniquement dans le cadre d’un processus politique interne palestinien.
Vers un modèle inédit pour Gaza ?
Ce qui se dessine est un modèle hybride :
- Une force internationale pour la démilitarisation et la sécurité des frontières
- Une police palestinienne unifiée pour la sécurité intérieure
- Une administration par des technocrates acceptés par toutes les factions
Ce schéma pourrait-il fonctionner ? C’est la grande question qui se pose aujourd’hui.
Ce qui est certain, c’est que des centaines de jeunes Palestiniens s’entraînent actuellement avec sérieux et détermination en Égypte. Ils se préparent à rentrer chez eux, non pas en combattants, mais en policiers d’un Gaza qu’ils espèrent enfin en paix.
Leur formation est peut-être le signe le plus concret que, malgré les destru45 destructions et les souffrances, l’idée d’un avenir différent pour Gaza est en train de prendre forme.
Reste à savoir si tous les acteurs – palestiniens, égyptiens, européens, américains, et surtout israéliens – parviendront à s’accorder sur ce futur.
Une chose est sûre : les prochains mois seront décisifs. Et ces policiers en formation pourraient bien être les premiers visages de la Gaza d’après-guerre.









