Deux ans. Deux longues années depuis ce funeste 7 octobre 2023 où tout a basculé. Et pourtant, ce samedi soir, des milliers de personnes se sont à nouveau rassemblées à Tel-Aviv, brandissant deux portraits. Deux visages qui incarnent l’ultime chapitre d’une tragédie nationale : Ran Gvili, 24 ans, policier d’élite, et Sudthisak Rinthalak, 43 ans, ouvrier agricole thaïlandais. Deux hommes tués le même jour, emportés dans la bande de Gaza, et dont les corps n’ont toujours pas été rendus.
Une manifestation pour ne pas oublier les derniers
Sur la place désormais surnommée « place des Otages », les slogans résonnent avec la même force qu’il y a vingt-quatre mois. « Vous n’êtes pas seuls », « Nous ne laisserons personne derrière nous ». Les drapeaux jaunes flottent, les photos sont levées bien haut. La foule forme une marée humaine compacte, émouvante, déterminée.
Ce rassemblement organisé par le Forum des familles d’otages n’est pas une énième démonstration de colère. C’est un acte de mémoire et de solidarité. Car si l’accord de cessez-le-feu conclu il y a quelques semaines a permis la libération de 46 otages sur les 48 prévus, deux noms manquent encore cruellement à l’appel.
Ran Gvili, le policier qui n’a jamais déposé les armes
Ran Gvili avait 24 ans. Membre de l’unité d’élite Yasam de la police israélienne, il combattait ce matin-là pour protéger des civils lors de l’attaque terroriste sans précédent. Touché mortellement, son corps a été emmené à Gaza sous les yeux de ses camarades impuissants.
Depuis, ses parents, Talik et Itzik, vivent avec cette absence physique insupportable. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu les a personnellement appelés pour leur assurer que tout était mis en œuvre pour ramener leur fils et lui offrir une sépulture conforme aux rites juifs. Un engagement solennel, répété à plusieurs reprises.
« Je suis déterminé à le ramener pour un enterrement juif conforme aux rites »
Communiqué du bureau du Premier ministre
Sudthisak Rinthalak, l’ouvrier thaïlandais oublié du kibboutz Beeri
L’histoire de Sudthisak Rinthalak touche une corde différente mais tout aussi douloureuse. À 43 ans, ce père de famille travaillait dur dans les plantations du kibboutz Beeri, à quelques kilomètres seulement de la frontière. Comme des dizaines d’autres travailleurs étrangers, principalement thaïlandais, il a été assassiné le 7 octobre et son corps emporté.
Son décès n’a été officiellement confirmé qu’en mai 2024. Depuis, la Thaïlande suit le dossier avec une attention particulière. L’ambassadeur Boonyarit Vichienpuntu a lui aussi reçu l’assurance directe du Premier ministre israélien que des efforts intenses étaient déployés pour rapatrier la dépouille.
Ces ouvriers agricoles, souvent discrets, sont devenus malgré eux les symboles d’une attaque qui n’a épargné personne : ni les bébés, ni les personnes âgées, ni les travailleurs étrangers venus chercher une vie meilleure.
L’accord de cessez-le-feu : 46 rendus, 2 toujours retenus
Le 10 octobre dernier, après deux années d’une guerre impitoyable, un accord de cessez-le-feu parrainé par les États-Unis est enfin entré en vigueur. L’un des points centraux : la restitution de l’ensemble des otages, vivants ou morts.
Le texte était clair : 48 otages devaient être remis, dont une vingtaine encore en vie. Aujourd’hui, 46 ont été rendus. Les familles des deux derniers attendent, espèrent, et parfois désespèrent.
- 20 otages vivants libérés en plusieurs phases
- 26 dépouilles déjà rapatriées et inhumées
- 2 corps toujours aux mains du Hamas
Cette situation crée une frustration immense. Car si la guerre semble derrière, cette page-là reste ouverte, béante.
« Nous continuerons à venir tous les samedis »
Michal Yaniv, 72 ans, est une habituée de ces rassemblements. Chaque semaine, elle vient. Chaque semaine, elle brandit un portrait. Chaque semaine, elle répète la même phrase : « Pour les familles, il est très important que nous continuions à venir, afin qu’elles sentent que nous sommes avec elles. Tout le temps. »
Cette grand-mère incarne des milliers d’Israéliens qui refusent l’idée qu’on puisse tourner la page tant que le dernier soldat, le dernier civil, le dernier ouvrier n’est pas rentré – même symboliquement.
La solidarité transcende les générations, les origines sociales, les opinions politiques. Ce samedi, on croisait des jeunes en larmes, des religieux en prière, des laïcs déterminés, des familles entières venues avec leurs enfants.
Pourquoi ces deux corps cristallisent-ils autant d’émotion ?
Dans la tradition juive, rendre un corps à sa famille pour l’inhumer selon les rites est un devoir sacré. Laisser une dépouille aux mains de l’ennemi est perçu comme la pire des profanations. Ran Gvili, en tant que policier tombé en service, porte également le symbole du sacrifice pour la nation.
Pour Sudthisak Rinthalak, c’est la reconnaissance d’une dette morale envers ces travailleurs étrangers qui participaient à l’effort agricole israélien, souvent dans l’ombre, et qui ont payé le prix fort.
Retenir ces deux corps, c’est maintenir une plaie ouverte deux ans après la fin officielle des hostilités. C’est refuser la possibilité d’un vrai deuil collectif.
Un épilogue qui tarde à s’écrire
Les négociations continuent dans l’ombre. Les canaux égypto-qataris sont toujours actifs. Le gouvernement israélien répète qu’il n’y aura pas de normalisation tant que cette question ne sera pas réglée.
Mais chaque semaine qui passe sans nouvelle renforce l’angoisse des familles et la colère d’une partie de la population. Les manifestations, loin de s’essouffler, semblent au contraire prendre une nouvelle ampleur maintenant que la guerre est terminée et que plus rien, en théorie, ne justifie ce retard.
Sur la place de Tel-Aviv, sous les lumières crues et les portraits immenses de Ran et Sudthisak, une certitude unit tout le monde : tant que ces deux hommes ne seront pas revenus, même dans la mort, la paix ne sera qu’un mot vide.
Et chaque samedi soir, la foule reviendra. Plus nombreuse. Plus déterminée. Car en Israël, on n’abandonne jamais les siens. Jamais.









