Ils s’appelaient Fadi et Joumaa. Huit et dix ans. Ce samedi matin, comme tant d’autres enfants à Gaza, ils étaient partis chercher quelques bouts de bois pour que la famille puisse faire cuire un peu de pain ou se chauffer. Ils ne sont jamais rentrés.
Un drame qui ravive la douleur d’un territoire meurtri
Dans le quartier de Bani Souheila, à l’est de Khan Younès, une explosion a retenti vers 8 h 30. Un drone israélien a tiré. Quand les proches sont arrivés sur place, les deux frères gisaient en morceaux. Leur oncle Alaa Abou Assi, la voix brisée, raconte : « Nous les avons retrouvés éparpillés… »
Le père, handicapé et en fauteuil roulant, avait simplement demandé à ses fils d’aller ramasser du bois. Dans une bande de Gaza où l’électricité est rare et le gaz encore plus, c’est une tâche banale, presque quotidienne pour les enfants.
La version de la famille : « Ils étaient innocents »
Aucun membre de la famille n’accepte la thèse militaire. « Ils n’avaient ni roquettes, ni bombes, juste des sacs pour le bois », répète l’oncle Baha Abou Assi. Selon lui, la zone où les enfants se trouvaient n’était pas clairement signalée comme interdite.
« Nous vivons ici et nous ne voyons aucun bloc ni signe qui prouve que c’est la Ligne jaune »
Baha Abou Assi, oncle des victimes
Pour les habitants, cette « Ligne jaune » tracée par l’armée israélienne après son retrait partiel reste floue. Des panneaux ? Des barrières visibles ? Beaucoup affirment qu’il n’y en a pas assez, surtout pour des enfants.
La version de l’armée israélienne : une « menace immédiate »
De son côté, l’armée israélienne maintient que ses soldats ont « identifié deux suspects ayant franchi la Ligne jaune ». Selon le communiqué, ces personnes « se sont approchées des troupes » et représentaient « une menace immédiate ». Un drone a donc été dépêché pour « supprimer la menace ».
Aucun détail supplémentaire n’a été donné sur l’âge des « suspects » au moment de la décision de tir. L’armée n’a pas non plus précisé si les soldats au sol avaient la possibilité d’interpeller ou d’avertir avant de faire intervenir l’aviation.
Un cessez-le-feu déjà fragilisé par plusieurs incidents
Le cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre dernier, après deux années de guerre déclenchée par l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, reste extrêmement précaire. Depuis cette date, plusieurs civils ont été tués dans la même zone tampon.
Ces incidents répétés soulèvent la question du respect des règles d’engagement dans une zone où la population, épuisée, tente simplement de survivre au quotidien. Chaque mort ravive la colère et la peur que l’accalmie ne vole en éclats.
L’enterrement : une scène déchirante
À l’hôpital Nasser de Khan Younès, les corps des deux enfants ont été préparés dans l’après-midi. Plus de soixante personnes se sont rassemblées pour la prière funéraire. Au milieu de la foule, le père, effondré dans son fauteuil roulant, s’est agrippé aux sacs mortuaires en criant sa douleur.
Ces images, bien que rares à circuler largement, resteront gravées dans la mémoire collective du quartier. Elles incarnent la souffrance infinie d’une population prise entre les ruines et l’incertitude.
La « Ligne jaune » : un tracé invisible aux conséquences bien réelles
Créée après le retrait partiel des forces israéliennes, cette ligne est censée protéger les soldats tout en permettant aux habitants de retrouver un semblant de vie normale. Mais dans les faits, son emplacement précis demeure confus pour beaucoup.
Des familles entières cultivent encore leurs terres ou récupèrent des matériaux près de cette frontière invisible. Pour les enfants, jouer ou chercher du bois dans ces zones exposées peut coûter la vie en quelques secondes.
Une enfance volée en quelques instants
Fadi et Joumaa n’auront pas connu autre chose que la guerre, les pénuries et les restrictions. Leur mort illustre cruellement la façon dont le conflit continue de faucher les plus jeunes, même quand les armes lourdes se sont tues.
Dans une bande de Gaza où plus d’un million d’enfants vivent sous blocus depuis des années, chaque journée est une lutte. Ramasser du bois n’aurait jamais dû être une mission à risque mortel.
Vers une enquête indépendante ?
Pour l’instant, aucune enquête internationale n’a été annoncée. Les mécanismes habituels d’investigation internes à chaque partie risquent de produire deux récits irréconciliables, comme cela a été le cas tant de fois par le passé.
Pour la famille Abou Assi, seule la vérité sur les circonstances exactes de la mort de Fadi et Joumaa pourrait apaiser, un tant soit peu, leur douleur. Mais dans ce contexte, même la vérité semble hors d’atteinte.
Ce drame, parmi tant d’autres, rappelle que la paix, aussi fragile soit-elle, reste encore très loin pour les habitants de Gaza. Deux petits garçons partis chercher du bois ne rentreront jamais. Et ce samedi matin, le cessez-le-feu a montré, une fois de plus, à quel point il peut être mortel.
À chaque enfant perdu, c’est un morceau d’avenir qui s’efface. Fadi et Joumaa auraient pu grandir, rire, rêver. Aujourd’hui, ils reposent côte à côte, dans la terre de Bani Souheila, sous le regard brisé de leur père.
Le silence qui suit leurs funérailles est lourd. Il porte en lui la question que tout le monde se pose sans oser la formuler : combien de drames faudra-t-il encore avant que la vie, simplement la vie, redevienne possible à Gaza ?









