Le 16 décembre 2004, à la sortie de son bureau à Banjul, un homme tombe sous les balles. Il s’appelle Deyda Hydara. Correspondant de presse respecté, cofondateur d’un journal indépendant, il dérangeait. Vingt-et-un ans plus tard, l’un de ceux qui auraient appuyé sur la gâchette vient enfin d’être arrêté. Cette nouvelle, tombée un samedi matin, fait l’effet d’un coup de tonnerre en Gambie et au-delà.
Un fugitif retrouvé en Casamance
Sanna Manjang n’était plus qu’un nom sur une liste de suspects depuis janvier 2017. Ce jour-là, l’ancien dictateur Yahya Jammeh quittait le pouvoir et le pays après avoir perdu l’élection. Beaucoup de ses proches collaborateurs prirent aussitôt la fuite. Manjang, lui, choisit la Casamance, cette région du sud du Sénégal voisine de la Gambie où les frontières sont poreuses et les solidarités anciennes.
C’est là, dans un village discret, que les services de sécurité sénégalais et gambiens l’ont localisé après plusieurs mois de travail commun. L’opération a eu lieu à l’aube. Sans effusion de sang. Le communiqué officiel gambien parle d’une « coopération exemplaire » entre les deux pays frères. Derrière les mots policés, c’est une traque patiente qui touche à sa fin.
Qui est Sanna Manjang ?
Dans les archives de la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC), son nom revient sans cesse. Ancien membre des Junglers – cette unité parallèle créée par Yahya Jammeh pour faire taire les opposants –, Manjang est décrit comme un exécuteur zélé. Tortures, enlèvements, liquidations : les témoignages le placent au cœur des pires exactions du régime.
En juillet 2019, un de ses anciens camarades, le lieutenant Malick Jatta, avait brisé l’omerta devant la commission. Devant des millions de téléspectateurs, il avait lâché ces mots qui glacèrent le pays : « Nous avons tiré, moi, Alieu Jeng et Sanna Manjang. » Le crime visé ? L’assassinat de Deyda Hydara. Le mobile ? Faire taire une plume trop libre.
« C’était un ordre direct. On nous a dit que cet homme représentait une menace pour la sécurité nationale. »
Lieutenant Malick Jatta, audition TRRC, juillet 2019
Deyda Hydara, symbole d’une presse muselée
À l’époque, Deyda Hydara avait plus de trente ans de journalisme derrière lui. Traducteur devenu correspondant, il incarnait une presse gambienne indépendante naissante. Avec deux collègues, il avait fondé The Point, l’un des rares journaux à oser critiquer le pouvoir, la corruption, les atteintes aux libertés.
Ses éditoriaux étaient redoutés. Il dénonçait les lois scélérates sur la presse, les arrestations arbitraires, le détournement de fonds publics. Le soir du 16 décembre 2004, il raccompagnait deux collaboratrices après une longue journée de travail. Les tueurs les attendaient. Les balles ont traversé la voiture. Deyda Hydara est mort sur le coup. Ses deux collègues ont survécu, blessées.
Pendant treize ans, l’enquête officielle n’a rien donné. Un rapport des services secrets en 2006 concluait à un « crime crapuleux ». Personne n’y a cru. Il a fallu attendre le départ de Jammeh pour que la vérité commence à éclater.
Les Junglers, une machine à tuer au service du pouvoir
Créés au début des années 2000, les Junglers étaient censés être une unité d’élite anti-terroriste. En réalité, ils étaient l’arme absolue de Yahya Jammeh contre toute forme de contestation. Recrutés parmi les militaires les plus loyaux, ils opéraient en civil, sans matricule visible, souvent masqués.
Leurs méthodes étaient d’une brutalité extrême. Enlèvements au milieu de la nuit, exécutions dans la brousse, corps jetés dans des puits ou dissous à l’acide. La TRRC a recueilli des centaines de témoignages. On y parle de dizaines, peut-être centaines de victimes. Deyda Hydara n’était qu’un nom parmi d’autres.
Mais son meurtre a ceci de particulier : il a été commis en pleine ville, sous les yeux de témoins, comme un message. Tuer un journaliste connu, c’était dire à toute la presse : voilà ce qui vous attend si vous franchissez la ligne.
La longue route vers la justice
L’arrestation de Sanna Manjang n’arrive pas seule. Elle s’inscrit dans une série de progrès lents mais réels. En Allemagne, Bai Lowe, ancien chauffeur des Junglers, a été condamné à perpétuité en 2023 pour complicité dans plusieurs assassinats, dont celui de Deyda Hydara. Le principe de juridiction universelle a fonctionné.
En Gambie même, les recommandations de la TRRC sont peu à peu mises en œuvre. Des procès sont en préparation. Des victimes commencent à recevoir des réparations. Le gouvernement actuel, malgré les pressions et les lenteurs, maintient le cap : personne ne doit échapper à la justice, où qu’il se cache.
Le rapatriement de Manjang, une fois effectué, pourrait être le premier grand procès d’un exécuteur direct des Junglers sur le sol gambien. Ce serait une première historique.
Pourquoi cette coopération sénégalo-gambienne change tout
La Gambie et le Sénégal ont une histoire commune complexe. La Gambie est une enclave dans le territoire sénégalais. Les familles sont mêlées, les langues se croisent, les frontières sont souvent théoriques. Pendant vingt-deux ans, Yahya Jammeh a joué de cette proximité pour menacer Dakar, allant jusqu’à accuser le Sénégal de soutenir des rebelles casamançais.
Aujourd’hui, les relations sont apaisées. La coopération sécuritaire est devenue exemplaire. L’arrestation de Manjang en est la preuve la plus éclatante. Elle montre que les refuges traditionnels des anciens criminels du régime se réduisent comme peau de chagrin.
Pour les familles de victimes, c’est un espoir concret. Pour les défenseurs des droits humains, c’est un signal fort envoyé à tous les auteurs de crimes d’État : le temps ne protège plus forcément.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines seront décisives. Le transfert de Sanna Manjang vers Banjul, son inculpation, les premières audiences : chaque étape sera scrutée. Les avocats des parties civiles se préparent. Les journalistes aussi. Vingt-et-un ans après, la parole des survivants pourrait enfin être entendue jusqu’au bout.
Ce qui se joue dépasse largement le cas d’un seul homme. C’est la capacité d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest à regarder son passé en face, à juger ses bourreaux, à reconstruire sur des bases saines. L’arrestation de samedi n’est pas une fin. C’est peut-être le vrai début de quelque chose.
Pour Deyda Hydara, pour ses enfants, pour tous ceux que les Junglers ont fait taire, la route est encore longue. Mais pour la première fois depuis deux décennies, elle semble mener quelque part.









