Imaginez un instant : le chef spirituel de plus d’un milliard de catholiques reçu dans un pays où les cicatrices de la guerre sont encore béantes. Demain dimanche, le pape Léon XIV posera le pied à Beyrouth. Et déjà, une voix puissante s’élève pour lui dicter, presque, ce qu’il doit dire.
Cette voix, c’est celle du Hezbollah. Le mouvement chiite, sorti épuisé d’une année de confrontations avec Israël, vient d’adresser un message public au souverain pontife. Un message qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté.
Un appel solennel à rejeter « l’injustice et l’agression »
Samedi, sur ses réseaux sociaux, la formation pro-iranienne a publié un texte soigneusement rédigé. Elle y « exhorte » le pape à prendre position contre ce qu’elle qualifie d’« agression continue inacceptable » d’Israël.
Le ton est à la fois respectueux et ferme. Le Hezbollah affirme profiter de la visite pontificale pour « réaffirmer son engagement en faveur de la coexistence ». Mais immédiatement après, il place le curseur là où il le souhaite : sur le terrain politique et militaire.
« Nous comptons sur la position de Votre Sainteté pour rejeter l’injustice et l’agression dont notre nation libanaise est victime de la part des envahisseurs sionistes et de leurs partisans »
Cette phrase, extraite du communiqué officiel, résume à elle seule la stratégie : transformer une visite pastorale en tribune géopolitique.
Un contexte explosif un an après le cessez-le-feu
Pour comprendre la portée de cet appel, il faut remonter d’un an. Fin novembre 2024, un cessez-le-feu mettait fin à deux mois de guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah, déclenchée en soutien à Gaza.
Mais ce cessez-le-feu reste fragile. Ces dernières semaines, l’armée israélienne a multiplié les frappes ciblées au Liban, affirmant empêcher le mouvement chiite de se réarmer. Le Hezbollah nie. Chacun campe sur ses positions.
Le 23 novembre dernier, une frappe dans la banlieue sud de Beyrouth a éliminé Haitham Ali Tabatabai, chef militaire du mouvement. Un coup dur. Quelques jours plus tard, le pape annonce sa venue. Le timing est troublant.
Naim Qassem déjà en première ligne
Le chef du Hezbollah, Naim Qassem, n’a pas attendu le communiqué officiel pour se manifester. Vendredi, dans un discours retransmis en direct, il s’est félicité de la visite papale.
Il a révélé avoir chargé des membres de son mouvement de remettre personnellement une lettre au pape Léon XIV. Objectif affiché : que le Saint-Père « contribue à propager la paix au Liban, à libérer le pays, et à mettre un terme à l’agression ».
Le message est clair : le Hezbollah veut faire du Vatican un relais de sa parole sur la scène internationale.
Une visite sous haute tension symbolique
Le programme du pape est pourtant avant tout pastoral. Une grande messe en plein air sur le front de mer de Beyrouth, devant 120 000 fidèles attendus. Des rencontres avec les communautés chrétiennes, en net déclin démographique ces dernières décennies.
Mais dans un pays où la religion et la politique sont intimement liées, il est illusoire de penser que la visite restera purement spirituelle. Le Liban reste le seul État arabe où le président de la République doit être maronite. Les chrétiens y conservent un poids politique considérable, même diminué.
Le Hezbollah le sait parfaitement. En s’adressant directement au pape, il s’adresse aussi, indirectement, aux chrétiens libanais et à leurs leaders politiques traditionnellement hostiles à son hégémonie.
Entre coexistence affichée et arrière-pensées stratégiques
Le paradoxe est saisissant. Le même mouvement qui brandit le drapeau de la « résistance » face à Israël met en avant la « coexistence » quand il s’adresse au chef de l’Église catholique.
Cette rhétorique n’est pas nouvelle. Depuis des années, le Hezbollah cultive l’image d’un protecteur des chrétiens du Liban face aux extrémismes. Il rappelle régulièrement la protection accordée aux villages chrétiens du Sud durant la guerre civile.
Mais derrière les mots doux, l’objectif reste politique : neutraliser toute critique interne et internationale en s’appuyant sur la caution morale que représente le Vatican.
À retenir : Le Hezbollah ne demande pas seulement au pape de prier pour la paix. Il lui demande de prendre parti. Un parti clairement désigné : celui du Liban « victime » contre Israël « agresseur ».
Le Vatican saura-t-il garder la distance ?
De son côté, le Saint-Siège a toujours veillé à ne pas se laisser instrumentaliser. Lors de ses déplacements dans les zones de conflit, le pape adopte généralement un discours d’apaisement, appelant toutes les parties à la raison.
Après la Turquie, où il a plaidé pour le dialogue interconfessionnel, Léon XIV arrive dans un Liban où sunnites, chiites, chrétiens et druzes cohabitent dans une tension permanente.
Il sait que chaque mot sera scruté, pesé, interprété. Acceptera-t-il de recevoir la lettre du Hezbollah ? Prononcera-t-il le mot « agression » ? Ou choisira-t-il la voie de la neutralité bienveillante ?
Une chose est sûre : dès demain, des dizaines de milliers de Libanais seront suspendus à ses lèvres sur le front de mer de Beyrouth. Et parmi eux, certains espèrent bien plus qu’une bénédiction.
La visite du pape Léon XIV s’annonce comme un moment décisif. Pas seulement pour les chrétiens du Liban. Mais pour l’ensemble d’un pays qui cherche encore la paix, un an après la guerre.
Et pendant trois jours, le monde aura les yeux tournés vers Beyrouth. Entre espoir de réconciliation et risque d’instrumentalisation, le curseur est plus fin que jamais.









