Imaginez que votre argent ne vaille plus rien simplement parce qu’il est abîmé. À Gaza, ce cauchemar est devenu réalité pour des centaines de milliers de personnes.
Dans le centre de la bande de Gaza, au milieu du marché de Nousseirat, une femme installe chaque matin une petite table pliable. Manal al-Saadani y pose une plaque de verre, un cutter, un tube de colle et quelques craies de couleur. Son métier ? Réparer les billets de banque détériorés. Un travail minuscule qui est pourtant devenu indispensable.
Une activité née de la nécessité absolue
Depuis octobre 2023 et l’intensification du conflit, l’entrée de nouveaux billets de banque dans la bande de Gaza est presque totalement bloquée. Les shekels israéliens, monnaie principale des Territoires palestiniens, circulent donc en circuit fermé. Usés, déchirés, parfois brûlés ou trempés, ils finissent par être refusés partout.
Les commerçants les regardent avec méfiance. Les distributeurs automatiques les recrachent. Les banques, quand elles fonctionnent encore, les rejettent systématiquement. Résultat : des familles entières se retrouvent avec des liasses de billets qui ne servent plus à rien.
C’est dans ce vide que Manal a trouvé sa place. Mère de famille venue du camp de réfugiés d’Al-Bureij, elle transporte chaque jour son matériel jusqu’au marché. Pour un ou deux shekels, elle redonne une seconde vie aux coupures de 20 ou 50.
Un geste précis, presque chirurgical
Sur sa plaque de verre, elle dépose délicatement le billet abîmé. D’un mouvement sûr, elle glisse la lame fine du cutter dans les déchirures pour y faire pénétrer la colle. Puis elle polit la surface avec le bout de ses doigts, comme on caresse une cicatrice.
Elle lève ensuite la coupure vers la lumière. Un dernier contrôle. Parfois une retouche avec une craie rouge pour les billets de 20, verte pour ceux de 50. Le billet retrouve un aspect presque neuf. Le client repart, soulagé.
« Allez ! Va t’acheter des biscuits ! »
Cette phrase, Manal la répète plusieurs fois par jour, avec un sourire fatigué mais sincère.
Le soutien inattendu de la rue
Ce qui frappe, c’est l’élan de solidarité dont elle bénéficie. Beaucoup de passants l’ont encouragée dès le premier jour. Des hommes lui apportaient des billets abîmés en lui disant simplement : « On veut que ce soit vous qui les répariez. »
Être une femme dans l’espace public, à Gaza, n’est pas toujours facile. Pourtant, ici, son genre joue en sa faveur. Les clients la protègent, la respectent, parfois lui laissent même un peu plus que le prix demandé.
Mais derrière le sourire, la fatigue est immense.
« Je suis épuisée… En tant que femme, n’ai-je pas le droit de me reposer auprès de mes filles au lieu de souffrir ainsi ? »
Un problème bien plus large qu’il n’y paraît
Le service de Manal n’est que la partie visible d’une crise monétaire profonde. Les billets abîmés représentent aujourd’hui une part énorme de la masse monétaire en circulation à Gaza.
Nabila Chenar, une cliente régulière, l’explique sans détour :
« La plupart des billets sont irrécupérables. Dans les épiceries, on nous dit qu’ils ne valent plus rien. On est obligés de passer par des réparateurs. Deux shekels pour un billet de 20, trois pour un de 50… »
Ces micro-transactions représentent une perte sèche pour les familles, déjà étranglées par l’inflation et la pénurie.
Un territoire passé « de la misère à la ruine totale »
Le constat de la CNUCED est sans appel : les opérations militaires ont fait basculer Gaza dans une situation de destruction totale. Même avec une croissance à deux chiffres et une aide massive, il faudrait plusieurs décennies pour revenir au niveau de vie d’avant octobre 2023.
Dans ce contexte, l’histoire de Manal prend une dimension symbolique forte. Réparer des billets, c’est tenter de maintenir un semblant de normalité économique quand tout s’effondre autour.
C’est aussi un acte de résistance quotidienne. Face à un siège qui limite jusqu’à l’entrée d’argent liquide, des habitants inventent des solutions de fortune. Manal en est l’incarnation la plus touchante.
Et demain ?
Le fragile cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre suscite un espoir prudent. La population rêve de voir enfin arriver de nouveaux billets, propres et valides. Elle rêve aussi de pouvoir circuler librement, de reconstruire, de vivre sans avoir à recoller chaque jour les morceaux d’une existence brisée.
En attendant, Manal continuera probablement à installer sa petite table au marché de Nousseirat. À tendre ses billets réparés vers la lumière. À sourire à ses clients malgré la fatigue.
Parce qu’à Gaza, même les gestes les plus modestes peuvent devenir des actes de survie. Et parfois, de dignité.
Dans un monde où l’on parle de milliards d’aide internationale, il est bon de se rappeler qu’à Gaza, la survie passe parfois par deux shekels et un peu de colle.
Manal al-Saadani ne sauvera pas l’économie de Gaza à elle seule. Mais chaque billet qu’elle répare permet à une famille de manger un jour de plus. Et dans le contexte actuel, c’est déjà immense.









