Imaginez trois grand-mères de plus de quatre-vingts ans faire la une des journaux parce qu’elles ont fui, en pleine nuit, la maison de retraite où on les avait placées de force. C’est exactement ce qu’ont fait les sœurs Rita, Regina et Bernadette en Autriche. Leur seule exigence ? Retourner vivre et mourir dans le couvent qu’elles n’auraient jamais dû quitter.
Une fugue qui a bouleversé l’Autriche entière
En septembre dernier, les trois religieuses ont pris tout le monde de court. À 82, 86 et 88 ans, elles ont quitté discrètement leur établissement pour seniors et sont revenues au château de Goldenstein, près de Salzbourg, là où elles avaient passé la majeure partie de leur vie consacrée. Ce retour spectaculaire a immédiatement fait le tour du pays.
Très vite, des vidéos publiées par leurs soutiens sur les réseaux sociaux ont cumulé des dizaines de milliers de vues. Les trois sœurs, pleines de vitalité malgré leur âge, expliquaient calmement qu’on les avait contraintes à partir fin 2023, alors qu’elles souhaitaient finir leurs jours dans leur monastère bien-aimé.
L’accord surprise annoncé par la hiérarchie
Ce vendredi, le prévôt Markus Grasl a publié un communiqué officiel. Il autorise les trois religieuses à demeurer au couvent « jusqu’à nouvel ordre ». Une nouvelle qui, à première vue, ressemble à une victoire totale pour ces femmes déterminées.
Concrètement, elles bénéficieront sur place de soins médicaux adaptés, d’une aide à domicile et même de l’accompagnement spirituel régulier d’un prêtre. Le château de Goldenstein va être partiellement rénové grâce, notamment, aux nombreux dons reçus depuis plusieurs mois.
« La solution élaborée leur offre la possibilité de vivre au monastère et de mener leur vie spirituelle jusqu’à nouvel ordre »
Prévôt Markus Grasl
Des conditions jugées inacceptables
Mais derrière cette apparente mansuétude se cachent deux exigences très strictes. Premièrement, si leur état de santé venait à se dégrader au point que le couvent ne puisse plus les prendre en charge correctement, elles devraient accepter sans protester de rejoindre une maison de retraite à proximité.
Deuxième point, et pas des moindres : elles doivent immédiatement cesser toute activité sur les réseaux sociaux. Les vidéos qui ont fait leur célébrité devront disparaître, ainsi que les comptes gérés par leurs soutiens.
Pour les trois sœurs et leur entourage, ces conditions transforment la prétendue « solution miséricordieuse » en ultimatum déguisé. Leur porte-parole, Christina Wirtenberger, a été très claire : les trois religieuses refusent unanimement de signer cet accord.
Un conflit qui dépasse largement le cadre religieux
Ce bras de fer met en lumière plusieurs tensions profondes au sein de l’Église autrichienne. D’un côté, la hiérarchie reproche aux sœurs d’avoir violé leur vœu d’obéissance. De l’autre, des milliers de fidèles estiment que forcer des religieuses âgées à quitter leur communauté relève de la maltraitance institutionnelle.
La notoriété soudaine des trois octogénaires a même eu des conséquences financières inattendues. La région de Salzbourg a ainsi réclamé le remboursement de 64 000 euros d’aide sociale qui auraient été perçus indûment par le diocèse au profit des religieuses.
Les deux points de rupture
- Obligation de partir en maison de retraite dès que la santé décline trop
- Interdiction totale de communication sur les réseaux sociaux
Ces exigences sont perçues comme une tentative de faire taire définitivement les trois sœurs.
Entre miséricorde affichée et fermeté réelle
Le communiqué du prévôt se termine sur une note chrétienne classique : « Dieu nous invite à être miséricordieux ». Une phrase qui sonne comme une justification face aux critiques parfois virulentes dont il a fait l’objet ces derniers mois.
Pourtant, les soutiens des religieuses y voient plutôt une nouvelle manœuvre pour « embobiner » les trois femmes et reprendre le contrôle de la situation. L’expression employée dans leur propre communiqué est sans ambiguïté : il s’agit d’une « proposition unilatérale » qui n’a jamais été discutée avec elles ni avec leurs proches.
Le paradoxe est saisissant : celles qui ont consacré leur vie à l’Église se retrouvent aujourd’hui en opposition frontale avec leur propre institution, alors même qu’elles affirment vouloir simplement y terminer leurs jours en paix.
Un soutien populaire qui ne faiblit pas
Depuis leur retour au couvent, les dons affluent du monde entier. Des sommes qui devaient initialement servir à la survie quotidienne des sœurs seront finalement reversées à une association, preuve que la mobilisation dépasse largement le cadre local.
Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien continuent de pleuvoir. Beaucoup y voient une forme de résistance légitime face à une bureaucratie ecclésiastique perçue comme déshumanisée. D’autres saluent simplement le courage de trois femmes qui, à plus de quatre-vingts ans, refusent de se laisser dicter leur fin de vie.
Ce qui avait commencé comme une simple question logistique – où des religieuses âgées doivent-elles vivre – s’est transformé en véritable débat de société sur la dignité, l’autonomie et le respect des vœux religieux jusqu’au bout.
Et maintenant ?
À l’heure actuelle, les trois sœurs sont toujours au château de Goldenstein. Physiquement présentes, mais juridiquement dans une zone grise : elles n’ont pas signé l’accord proposé, mais personne n’ose pour l’instant les expulser manu militari.
Le bras de fer est donc loin d’être terminé. Chaque jour qui passe sans nouvelle décision renforce un peu plus leur position de fait. Reste à savoir jusqu’où la hiérarchie ecclésiastique sera prête à aller pour faire respecter son autorité.
Une chose est sûre : l’histoire de ces trois nonnes rebelles est entrée dans la petite histoire autrichienne contemporaine. Elle continuera probablement d’alimenter les conversations bien au-delà des frontières du pays de Mozart.
Car au fond, derrière les aspects juridiques et institutionnels, c’est une question universelle qui se pose : a-t-on encore le droit, à quatre-vingt-dix ans, de choisir où et comment on veut mourir ?









