Le 7 octobre 2023 reste une blessure ouverte dans l’histoire d’Israël. Plus de deux ans après l’attaque la plus meurtrière jamais subie par le pays, une question continue d’obséder l’opinion : comment une telle catastrophe a-t-elle pu se produire ? Et surtout, qui en porte la responsabilité ?
Une fracture inédite entre politique et armée
Ce qui aurait dû être une enquête classique sur un de ces moments où Israël regarde en face ses erreurs est en train de devenir une crise institutionnelle majeure. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au pouvoir presque sans interruption depuis 2009 et cumulant plus de dix-huit ans à la tête du pays, refuse catégoriquement la création d’une commission nationale d’enquête indépendante.
Pourtant, les Israéliens, eux, ne lâchent pas. Chaque semaine, des milliers de personnes descendent dans les rues, à Tel-Aviv surtout, pour réclamer la vérité. Les pancartes sont claires : « Responsabilité maintenant », « Bibi doit partir ». Les sondages sont implacables : plus de 70 % de la population souhaite une commission d’État, comme celle qui avait fait tomber Golda Meir après la guerre du Kippour en 1973.
L’armée prend les devants… et dérange
Face au blocage politique, l’armée israélienne a décidé d’agir seule. Le 10 novembre dernier, le chef d’état-major, le général Eyal Zamir, a présenté un rapport interne accablant. Résultat : une douzaine de hauts gradés ont été sanctionnés, certains limogés purement et simplement pour leurs responsabilités dans l’échec du 7 octobre.
Ce même jour, Benjamin Netanyahu déclarait devant la Knesset qu’une commission nationale serait un « outil politique » entre les mains de ses adversaires. Le contraste était saisissant. Et le général Zamir, ancien conseiller militaire du Premier ministre, n’a pas mâché ses mots : il a publiquement réclamé une « enquête systémique » incluant le niveau politique.
« L’armée est la seule institution à avoir enquêté de manière approfondie sur ses propres défaillances et à en avoir assumé la responsabilité. »
Général Eyal Zamir, chef d’état-major
La réponse du pouvoir ne s’est pas fait attendre. Le ministre de la Défense, Israël Katz, considéré comme un très proche de Netanyahu, a immédiatement ordonné un « réexamen » des enquêtes internes de l’armée. Une décision qualifiée de « déroutante » par le général Zamir lui-même.
Une commission « indépendante »… nommée par le gouvernement
Mi-novembre, le gouvernement a fini par annoncer la création d’une commission d’enquête sur le 7-Octobre. Problème : ses membres seront choisis par… des ministres. Autant dire que l’indépendance promise fait sourire amarement une grande partie de la population.
Les manifestations du samedi suivant à Tel-Aviv ont été parmi les plus massives depuis des mois. Des familles de victimes, des réservistes, des citoyens lambda ont défilé ensemble, unis par une même colère.
Eliad Shraga, président du Mouvement pour la probité du pouvoir, résume le sentiment général :
« Cette commission doit être objective. Elle doit vraiment établir comment un tel échec, une telle crise, ont pu se produire. »
Un précédent historique qui pèse lourd
En Israël, les commissions nationales d’enquête ne sont pas une nouveauté. La plus célèbre reste celle de la guerre du Kippour. En 1974, la commission Agranat avait mis en lumière les défaillances du renseignement et du commandement. Golda Meir, alors Première ministre, avait fini par démissionner sous la pression populaire.
Aujourd’hui, beaucoup y voient un parallèle évident. Sauf que Benjamin Netanyahu semble déterminé à ne pas répéter l’histoire. Il a déjà annoncé qu’il sera candidat aux prochaines élections, prévues au plus tard fin 2026.
Pour les analystes, l’enjeu est clair : reconnaître la moindre responsabilité politique signerait la fin immédiate de sa carrière.
Pourquoi Netanyahu bloque-t-il à ce point ?
Plusieurs raisons se croisent.
- La loi israélienne prévoit que les membres d’une commission d’État sont nommés par le président de la Cour suprême – une institution que Netanyahu et ses alliés accusent depuis des années d’être « de gauche » et hostile.
- Une enquête indépendante risquerait de mettre au jour non seulement des erreurs opérationnelles, mais aussi des choix politiques antérieurs : réduction des effectifs à la frontière de Gaza, confiance excessive dans la barrière technologique, sous-estimation répétée des alertes du renseignement.
- Enfin, Netanyahu est toujours poursuivi dans plusieurs affaires de corruption. Une commission pourrait recommander (ou provoquer) des élections anticipées, moment où son immunité parlementaire disparaîtrait.
Toutes ces raisons font qu’il préfère gagner du temps. Sa ligne officielle : pas d’enquête tant que la guerre n’est pas terminée.
La société israélienne au bord de la rupture
Ce refus obstiné creuse un fossé de plus en plus large. Des réservistes qui ont combattu à Gaza rentrent et rejoignent les manifestations. Des officiers supérieurs prennent publiquement position. Même au sein de la coalition, certains ministres commencent à exprimer leur malaise.
Le spécialiste Yossi Mekelberg, du think-tank Chatham House, résume la situation sans détour :
« L’idée que deux ans plus tard, il n’y ait toujours aucune enquête, et qu’il essaie d’y échapper : la plupart des Israéliens ne l’acceptent pas. »
Le sentiment dominant ? Celui d’une double peine. Non seulement le pays a subi l’attaque la plus traumatique de son histoire, mais il se voit privé du droit élémentaire de comprendre pourquoi.
Vers une sortie de crise ?
Pour l’instant, aucune issue ne se dessine. La guerre à Gaza continue, les otages ne sont toujours pas tous revenus, et le front nord avec le Hezbollah reste brûlant. Netanyahu mise sur le temps et sur l’unité nationale face à la menace extérieure.
Mais chaque semaine de manifestations, chaque limogeage dans l’armée, chaque sondage accablant érode un peu plus sa légitimité. La question n’est plus de savoir si une commission verra le jour, mais quand et sous quelle forme.
Car en Israël, l’Histoire a montré qu’aucun dirigeant, même le plus puissant, ne peut indéfiniment fuir ses responsabilités quand le peuple a décidé qu’il était temps de les assumer.
Le compte à rebours est lancé.









