Chaque année, le paludisme fait des ravages dans des millions de foyers à travers le monde, particulièrement en Afrique. Au Burkina Faso, où plus de huit millions de cas ont été recensés en 2023, la lutte contre cette maladie est une priorité nationale. Pourtant, une décision récente du gouvernement burkinabè a secoué le monde scientifique : l’interruption brutale d’un projet novateur de lutte contre le paludisme, soutenu par une fondation philanthropique mondiale. Ce choix, motivé par des raisons administratives et des suspicions locales, soulève des questions cruciales sur l’avenir de la recherche scientifique dans ce pays en proie à des défis multiples.
Un Projet Ambitieux Stoppé Net
Le programme en question, connu sous le nom de Target Malaria, visait à révolutionner la lutte contre le paludisme en utilisant une approche biotechnologique audacieuse : la dissémination de moustiques génétiquement modifiés. Ces insectes, conçus pour réduire la population de moustiques transmetteurs du paludisme, représentaient un espoir pour un pays où la maladie tue des milliers de personnes chaque année. En 2023, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a rapporté 16 146 décès liés au paludisme rien qu’au Burkina Faso, un chiffre alarmant qui souligne l’urgence d’agir.
Pourtant, le 22 août 2025, le gouvernement burkinabè, dirigé par une junte militaire depuis un coup d’État en septembre 2022, a décidé de mettre fin à toutes les activités du projet. Cette décision, annoncée sans préavis, a surpris les chercheurs impliqués, qui ont exprimé leur profonde déception tout en affirmant leur respect pour la souveraineté du pays.
Une Collaboration Internationale sous Pression
Le projet Target Malaria réunissait plus de 150 chercheurs, dont des experts burkinabè et internationaux, sous la direction de l’Imperial College de Londres. Financé par une fondation philanthropique influente, il avait pour ambition de transformer la lutte contre les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme ou la dengue. Depuis son lancement, le programme a multiplié les essais, notamment un lâcher de 75 000 moustiques modifiés dans le village de Souroukoudinga, à l’ouest du Burkina Faso, le 11 août 2025.
Nous regrettons l’interruption de plusieurs années de travail mené par et avec l’équipe burkinabè composée de chercheurs, de techniciens et d’experts.
Communiqué officiel des chercheurs
Cette initiative, bien que prometteuse, n’a pas échappé aux critiques. Des organisations locales ont dénoncé un manque de transparence et des risques potentiels pour l’environnement et la santé humaine. Ces inquiétudes, amplifiées par des campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux, ont alimenté une méfiance croissante envers le projet.
Les Raisons d’une Suspension Controversée
La décision du gouvernement burkinabè s’inscrit dans un contexte plus large de restrictions imposées aux organisations internationales. En juin et juillet 2025, pas moins de 21 ONG étrangères ont vu leur autorisation d’opérer révoquée pour des raisons administratives. Cette vague de mesures reflète une volonté de la junte, dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré, de renforcer la souveraineté nationale et de limiter l’influence étrangère dans le pays.
Dans le cas de Target Malaria, les critiques se sont concentrées sur plusieurs points :
- Manque de transparence : Certaines associations locales ont reproché au projet de ne pas suffisamment informer les communautés concernées.
- Risques environnementaux : La dissémination de moustiques modifiés a suscité des craintes de déséquilibres écologiques.
- Consentement des populations : Des doutes ont émergé quant à l’accord réel des habitants des zones ciblées.
Le 21 août, une coalition de veille citoyenne a publiquement appelé à la suspension du projet, qualifiant les lâchers de moustiques de potentiellement « catastrophiques ». Ces préoccupations, bien que parfois fondées sur des informations erronées, ont trouvé un écho auprès d’une population déjà méfiante envers les interventions étrangères.
Un Contexte Politique Tendue
Depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso traverse une période d’instabilité politique marquée par une rhétorique souverainiste. La junte au pouvoir a multiplié les gestes visant à affirmer l’indépendance du pays, parfois au détriment de partenariats internationaux. Cette posture a exacerbé les tensions autour de projets comme Target Malaria, perçu par certains comme une ingérence étrangère, malgré la participation active de chercheurs locaux.
Les campagnes de désinformation, souvent relayées par des acteurs proches du gouvernement, ont également joué un rôle clé. Sur les réseaux sociaux burkinabè, des rumeurs infondées ont circulé, accusant le projet de visées néocoloniales ou de risques sanitaires majeurs. Ces discours ont compliqué le travail des chercheurs, qui insistent pourtant sur leur volonté de collaborer avec les autorités.
Notre priorité est désormais d’écouter et de maintenir le dialogue avec le Burkina Faso.
Professeur Austin Burt, Imperial College de Londres
Le Paludisme, un Fléau Persistant
Pour comprendre l’ampleur de cette controverse, il faut rappeler l’impact dévastateur du paludisme au Burkina Faso. Avec plus de huit millions de cas annuels, le pays figure parmi les plus touchés au monde. Les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables, et les infrastructures médicales, souvent débordées, peinent à répondre à l’ampleur du problème.
Année | Cas de paludisme | Décès |
---|---|---|
2023 | 8 millions | 16 146 |
Face à ce fléau, des solutions comme celle proposée par Target Malaria apparaissent comme des alternatives prometteuses. En modifiant génétiquement les moustiques pour qu’ils deviennent stériles ou incapables de transmettre le parasite, le projet visait à réduire durablement la propagation de la maladie. Les premiers essais, comme celui de 2019, avaient suscité un espoir prudent, malgré les critiques.
Les Défis de la Biotechnologie en Afrique
L’interruption de Target Malaria soulève une question plus large : comment concilier innovation scientifique et acceptation sociale dans des contextes complexes ? En Afrique, où les défis sanitaires sont immenses, les solutions biotechnologiques, bien qu’efficaces sur le papier, se heurtent souvent à des barrières culturelles et politiques.
Les chercheurs impliqués dans le projet ont insisté sur leur volonté de travailler main dans la main avec les communautés locales. Pourtant, les craintes de « catastrophes » écologiques ou sanitaires, amplifiées par des campagnes de désinformation, ont sapé la confiance. Ce cas illustre la nécessité d’une communication transparente et d’un dialogue inclusif pour faire accepter des technologies novatrices.
Quel Avenir pour la Lutte Antipaludique ?
La suspension de Target Malaria ne marque pas nécessairement la fin des efforts pour lutter contre le paludisme au Burkina Faso. D’autres approches, comme la distribution de moustiquaires imprégnées ou le développement de vaccins, restent en cours. Cependant, la perte d’un projet aussi ambitieux pourrait ralentir les progrès dans un pays où chaque année compte.
Les chercheurs, bien que déçus, se disent prêts à coopérer avec les autorités pour trouver une solution. Leur objectif reste clair : réduire l’impact du paludisme, une maladie qui continue de faucher des vies à un rythme alarmant. Mais pour y parvenir, il faudra surmonter les obstacles politiques, sociaux et culturels qui se dressent sur leur chemin.
En attendant, le débat autour des moustiques génétiquement modifiés reste ouvert. Est-ce une solution d’avenir ou un risque trop grand ? Une chose est sûre : au Burkina Faso, la lutte contre le paludisme est loin d’être terminée.